Traduire le monde

Photo: Yuri Arcurs/Getty Images

Arpenteur du monde et des bibliothèques, défricheur, médiateur culturel et truchement : le traducteur est au coeur des échanges culturels européens. À un point tel que la traduction serait même devenue « la langue de l’Europe », selon une formule consacrée de l’écrivain Umberto Eco.

L’édition française semble être celle qui, depuis quelques années, traduit le plus largement l’ensemble des langues écrites et propose aussi la plus grande diversité des littératures du monde. Le français est aussi, derrière l’anglais, la langue qui demeure la plus traduite à l’échelle mondiale, devant l’allemand, l’espagnol, le japonais et l’italien, selon l’Index Translationum de l’UNESCO. Longtemps parmi les cinq premières langues, le russe a pour sa part connue un déclin important après l’implosion de l’URSS au début des années 1990.

Ainsi, sur les 63 052 titres publiés en France en 2010, 9406 étaient des traductions, soit près d’un livre publié sur six (un roman sur trois est par ailleurs une traduction).

Mais une telle diversité ne peut être soutenue que par un cocktail de mesures étroitement liées aux compétences linguistiques — comme l’enseignement des langues étrangères et de la traduction —, mais qui relèvent aussi de politiques nationales d’aide à la traduction.

Survol des aides à la traduction

France (67,1 millions habitants) : le Conseil national du livre soutient autant la traduction en français d’ouvrages étrangers (1,6 million d’euros en 2010) que la traduction d’ouvrages français en langues étrangères (1,15 million d’euros en 2010).

Pays-Bas (16,9 millions habitants) : le programme d’aide à la traduction de la Dutch Foundation for Literature vise à « enrichir la littérature néerlandaise en soutenant les traductions d’oeuvres littéraires majeures de tous genres et de toutes les régions linguistiques ». Pour 2015, ce montant a été établi à 1,75 million d’euros.

Finlande (5,5 millions habitants) : le Finnish Literature Exchange soutient la traduction, l’impression et la publication de la littérature étrangère et prend en charge la promotion de la littérature finnoise à travers le monde. Diversifiés, les programmes prennent en compte le suédois en tant que langue coofficielle, ainsi que la minorité linguistique same, mais aussi la traduction d’oeuvres finnoises dans les langues nordiques. Pour 2015, le FILI prévoyait néanmoins de consacrer 78 000 euros à la traduction en finnois d’oeuvres venues d’ailleurs.

Suède (9,8 millions habitants) : le Swedish Arts Council favorise surtout la traduction d’ouvrages issus des pays du nord de l’Europe à travers le Nordisk Kulturfond, un organisme de coopération culturel administré par le Danemark. Mais au moyen d’institutions non gouvernementales comme l’Union des écrivains suédois ou l’Académie suédoise, les Suédois ont aussi pu soutenir en 2011 la traduction de 314 titres issus de 28 langues différentes.

Allemagne (81,2 millions habitants) : depuis sa création en 1951, l’Institut Goethe a notamment facilité la traduction à travers le monde de plus de 6000 ouvrages écrits en allemand dans 45 langues. Du côté de l’« intraduction », le Deutscher Übersetzerfonds, le sophistiqué Fonds des traducteurs allemands, a fonctionné en 2011 avec un budget de 574 600 euros, attribuant 81 subventions de travail pour un total de 233 000 euros.

Au Québec et au Canada

Au Québec, le programme d’aide à la traduction de la SODEC actuellement en vigueur vise deux objectifs : soutenir la traduction d’oeuvres littéraires québécoises, stimuler l’exportation et offrir une plus grande visibilité de notre littérature à l’extérieur du Québec. Des subsides sont offerts pour la « traduction d’un auteur québécois, du français ou de l’anglais vers l’une ou l’autre de ces deux langues, ou vers toute autre langue ».

Au fédéral, le Conseil des arts du Canada n’accorde de son côté que des subventions pour la traduction — en français, en anglais ou dans une langue autochtone — « d’une oeuvre littéraire d’un écrivain canadien en vue de sa publication au Canada ». Le Programme national de traduction pour l’édition du livre semble à cet égard être asservi à la stratégie du gouvernement du Canada en matière de langues officielles.

Une réalité qui s’ajoute à la nette domination culturelle anglo-saxonne à l’échelle mondiale. En France seulement, les traductions de l’anglais représentaient 60,2 % de l’ensemble des traductions parues en 2013 (une proportion qui va jusqu’à 67,7 % dans le cas des romans), selon les résultats d’une enquête publiée en février 2014 par le magazine Livres Hebdo.

À titre de comparaison, les ouvrages traduits de l’anglais représentaient 89,5 % de tous les titres publiés au Québec en 2012, selon un rapport de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

«L’orangeraie: Der Name meines Bruders»

74 titres québécois en allemand

L’Allemagne est reconnue comme un des pays les plus perméables aux livres étrangers. Marie-Elisabeth Räkel, du Bureau du Québec à Berlin, a établi une liste des auteurs québécois traduits en allemand. On y retrouve 74 titres. Maria Chapdelaine, le plus ancien, date de 1916 et a en fait été écrit par un Français. Après la Deuxième Guerre mondiale, les rares passages favorisent quelques œuvres très fortes de Gabrielle Roy et surtout Mordecai Richler, champion toutes catégories et toutes périodes confondues avec neuf titres. Le rythme est passé à 16 traductions dans les deux dernières décennies du XXe siècle, puis à 34 depuis 2000. Dans ce lot récent en croissance, on retrouve notamment Nelly Arcan, Denise Bombardier, Nicolas Dickner, Marie-Sissi Labrèche, Dany Laferrière et Larry Tremblay, dont L’orangeraie, paru chez Alto en 2013, est devenu Der Name meines Bruders (« Le nom de mon frère ») chez C.H. Beck plus tôt cette année.
1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 15 novembre 2015 08 h 31

    La traduction faute de mieux

    Déjà, les Québécois trouvent incongrues les traductions de romans américains en "français de France". Ils préféreraient du parler montréalais. Et comment rendre en anglais (américain ou britannique?) la saveur, le contexte socioculturel, du sacre québécois? Tabarnaque doit-il se traduire par Tabernacle, For Christ's Sake ou Shit? Alors, imaginez quand on traduit du Japonais ou de l'anglais d'Afrique du Sud! Et même quand je lis dans l'original, ce que je me force de faire, les espagnols et les latino-américains, ai-je la vraie saveur de ces langages? J'ai ressenti une indicible beauté dans certaines traductions, celles de Tolstoï ou Lampedusa, mais était-ce la "vraie" émotion, celle que ressent le lecteur russe ou italien?