Les statuts d’André Markowicz

Facebook n’est pas forcément le diabolique étouffoir à intelligence que l’on imagine. En découvrant le réseau social en juin 2013, le traducteur André Markowicz a pour sa part tout de suite compris quel profit il pourrait en tirer.

Incapable jusqu’alors d’écrire vraiment, intimidé par la page blanche, il y a trouvé la possibilité toute simple d’écrire sur le ton de la conversation, avec le caractère spontané de l’échange. Il a trouvé un lieu de partage et de réflexion bien contemporain.

Surtout connu pour avoir dépoussiéré l’oeuvre de Dostoïevski (29 volumes parus chez Actes Sud entre 1992 et 2002), à qui il a su restituer une bonne partie de son oralité, soucieux des différents niveaux de langage et malmenant la syntaxe, Markowicz a aussi le sens de la formule : « Qu’est-ce que c’est, un traducteur ? C’est quelqu’un qui aime quelque chose qu’il veut partager. »

Porté par l’enthousiasme et par la passion, celui à qui l’Université Laval a décerné un doctorat honoris causa en mai 2015 a donc commencé à pondre une chronique plus ou moins tous les deux jours, pour des lecteurs qui se sont rapidement mis à le suivre par milliers. Depuis juin 2013, ces chroniques souvent « imprévisibles » — qui ont pour la plupart été réécrites — se sont muées en un premier volume de 440 pages bien serrées couvrant toute la première année. Un deuxième est d’ailleurs en préparation.

Être contemporain

On croise un peu de tout dans Partages : commentaires littéraires, soucis de traduction, poèmes de son cru, coups de gueule devant l’actualité française ou étrangère — la Russie et l’Ukraine y occupant comme il se doit une large place. Mais aussi des sonnets de Shakespeare ou de la poésie classique chinoise. Markowicz publie d’ailleurs au même moment Ombres de Chine (Inculte), quatre cents poèmes chinois de l’époque Tang (entre les VIIe et IXe siècles). Une aventure de passion plus que de raison, reconnaît-il lui-même : il ne parle pas chinois et n’a jamais mis les pieds en Chine.

On trouvera aussi beaucoup de souvenirs personnels, souvent passionnants, qui fuient l’intimité, mais sont généralement en lien avec son travail de traducteur, sinon avec les origines juives de sa famille. Né à Prague en 1960, André Markowicz a vécu les quatre premières années de sa vie à Moscou avant de s’installer en France, où il a grandi au sein d’une famille d’intellectuels.

Il a ainsi été bercé, raconte-t-il, par la voix de sa grand-mère, qui lui lisait Pouchkine (ce « nom léger » qu’évoquait déjà Alexandre Blok). « Tout ce qui est lié à l’éveil au monde, pour moi, c’est lié à la Russie, à la langue russe, jusqu’au jour d’aujourd’hui. Dans une forêt, je suis capable de voir les champignons en russe, je ne les vois pas en français. »

Comptant certains de ses meilleurs amis au Québec, où il est souvent venu, Markowicz se souvient aussi être un jour resté stupéfait en voyant des enfants s’interpeller en yiddish dans les rues d’Outremont.

Parfois plus engagé, faisant écho au travail de sa compagne Françoise Morvan contre le nationalisme breton (il est installé à Rennes depuis la fin des années 1980), il ne se prive pas de dénoncer les communautarismes et le réflexe identitaire de repli face à la crise qui frappe l’Europe.

Avec un mélange de finesse et de profondeur, ces Partages contagieux viennent surtout nous rappeler que traduire, c’est « être le contemporain de qui on veut ».

Partages

André Markowicz, Inculte, Paris, 2015, 440 pages