Le regard retrouvé

Deux séries ressortent et constituent le cœur du livre : celle ayant comme protagoniste René Lévesque (notre photo), et celle avec Jacques Parizeau.
Photo: Jacques Nadeau Deux séries ressortent et constituent le cœur du livre : celle ayant comme protagoniste René Lévesque (notre photo), et celle avec Jacques Parizeau.

Il s’en est fallu de peu pour que le riche regard du photographe Jacques Nadeau soit à jamais perdu à cause d’un vol, nous privant de son éclairage sur des décennies d’événements qui ont façonné notre société et des moments riches d’humanité. Quelques mois après le vol de ses archives, Nadeau récidive avec Photos retrouvées, une sélection d’oeuvres qu’il a laborieusement rassemblées ici et là.

Ses publications précédentes — qu’on pense à son travail sur le Printemps érable, mais aussi plus largement sur le Québec — traitaient d’un thème précis. Cette fois, Nadeau a tenu à montrer son regard clair, direct, franc et acéré, parfois même dur. Car plus que de la sélection de photographies prises sur le vif (fort riches au demeurant), c’est là, avant tout, que se trouve la pertinence de ces Photos trouvées : dans le regard de celui qui incarne l’oeil du Devoir depuis près de trois décennies.

Résilience

Le photojournaliste a cru nécessaire de se soumettre à un véritable exorcisme pour ne rien céder aux démons qui auraient pu l’anéantir après la « disparition » de son portfolio et de ses archives. C’est là en définitive que loge la première série de textes qui accompagne l’ouvrage. « J’ai fait ce livre pour ma survie, pour pouvoir être à nouveau qui je suis », écrit Nadeau. La reprise de possession de son travail, de son esprit, était essentielle. Mais il ajoute tout de go dédier cette publication à tous ceux qui ont un jour été dépossédés d’objets précieux. Il tenait à partager sa douloureuse expérience et du coup affirmer haut et fort sa présence comme observateur de notre société.

Une recherche ardue dans les archives de différents médias, mais aussi auprès de gens possédant des oeuvres de Nadeau, a permis de retrouver de larges pans de son travail. L’essence de décennies de prises de vues est intacte. L’esprit qui se dégage de ses photographies est toujours présent.

Certes, la sélection aurait pu être autre si ce n’était du vol du 14 juillet. De grandes photographies sont alors disparues, des segments complets de couverture photographique ont été perdus. Malgré cela, le résultat est heureux. L’ensemble est touffu, dense, à l’image du photographe. L’artiste a su recomposer des ensembles consistants, trouver un lien de la première à la dernière photographie. Il nous sert ici un panorama de son travail, qui, en d’autres circonstances, aurait pu n’être qu’une rétrospective.

Il nous amène du Sri Lanka à Montréal, en passant par Haïti ou Lac-Mégantic, par les référendums et la commission Charbonneau, les campagnes électorales ou les itinérants sans que son regard faillisse.

À travers le regard joyeux d’un sans-abri ou celui sérieux d’un présumé coupable de corruption, à travers une simple mimique, Nadeau rappelle son habilité à saisir le moment, à déceler l’étincelle qui éclairera un événement. Des chevaux du SPVM chargeant les manifestants à la monitrice de garderie voilée, le photographe nous ramène dans les dossiers qui ont retenu l’attention au fil des ans. Derrière les photographies percent toujours l’événement, le regard aiguisé de Nadeau.

Deux séries ressortent et constituent le coeur du livre : celle ayant comme protagoniste René Lévesque, et celle avec Jacques Parizeau. Deux personnages que Nadeau a suivis à la trace. Les témoignages de Gratia O’Leary et de Lisette Lapointe viennent enrichir la présentation et contribuer à donner un éclairage de première main sur les personnages.

L’ensemble aurait gagné à être resserré pour en préciser le propos et la parole retrouvée du photographe. Le foisonnement de photographies vient en effet parfois voiler le regard.

Mais qu’on se le tienne pour dit : Jacques Nadeau nous a encore à l’oeil !

L’auteur sera au Salon du livre en séance de signatures les vendredi 20 et dimanche 22 novembre.

Photos trouvées

Jacques Nadeau, Médiaspaul, Montréal, 2015, 248 pages