Aimer à perdre la raison

Hubert Aquin, cet écrivain génial qui pensait l’utopie d’un pays et la libération d’un peuple dominé, a vécu en amant fougueux, défiant les contraintes et se cabrant face aux institutions.
Photo: BAnQ Fonds Antoine Désilets Hubert Aquin, cet écrivain génial qui pensait l’utopie d’un pays et la libération d’un peuple dominé, a vécu en amant fougueux, défiant les contraintes et se cabrant face aux institutions.
Aragon écrivit Aimer à perdre la raison dans un poème à Elsa en pleine guerre d’Algérie. Pendant ce temps-là, à Montréal, Hubert Aquin vivait l’amour et la révolution. Retour sur Prochain épisode, 50 ans plus tard.
 

Bon anniversaire, H. de Heutz et K : vous avez vu le jour il y a 50 ans. Votre histoire a mal fini, parce qu’elle appartenait à la série noire. Vous étiez l’un, tueur à gages, Colt prêt à pointer ; l’autre, espionne et traîtresse, par votre double jeu ; tous deux personnages.

Cette histoire policière, d’amour et de risque, de filature et d’assassinat raté, c’est Prochain épisode d’Hubert Aquin. L’édition critique de son oeuvre, parue sans luxe en livre de poche dans BQ (2012), a mis en lumière la somme impressionnante des références et des lectures qui y président.

Ce côté savant, cette postmodernité ambitieuse l’a peut-être noyé. Pourtant, Aquin n’aura cessé de franchir les frontières romanesques, arrimant les forces vives de sa nation aux grands mouvements littéraires et intellectuels de son temps.

Cet écrivain génial, qui pensait l’utopie d’un pays et la libération d’un peuple dominé, a vécu en amant fougueux. Dans sa vie privée comme dans ses entreprises professionnelles, il a défié les contraintes et s’est cabré face aux institutions, à Liberté, à Radio-Canada, à l’ONF, à l’UQAM, puis aux éditions La Presse, jusqu’à se suicider en 1977.

S’il conçut une avant-garde, ce ne fut pas celle de Camus avec L’Étranger, 20 ans plus tôt. L’allégorie de Prochain épisode est plus violente. Jamais absurde ni philosophico- existentielle, elle implose.

L’épisode aquinien

Un épisode. Ce mot, c’était son titre, bravo. Arrêté en 1964 et incarcéré pour port d’arme illégal, vol de voiture et intention criminelle, il dut faire face à son égarement. Il était à bout de souffle, entre le rêve et l’action. S’il avait bien envoyé un communiqué au Devoir annonçant qu’il prenait « le maquis » comme « commandant de l’Organisation spéciale », cet excès de fabrication fut jugé pour ce qu’il était, un acte délirant.

Présidé par le juge Claude Wagner, peu sympathique à la cause felquiste, le tribunal l’acquitta. Mais durant les quelques mois où il fut isolé à l’Institut Pinel, Aquin écrivit Prochain épisode, un roman d’un lyrisme flamboyant, inspiré par l’amour, le cinéma, la littérature, la révolution et les voyages.

H. de Heutz, avec ses lunettes noires et ses voitures de course, ressemble à Aquin. K est une blonde trouble, inspiratrice et militante, évanescente et fatale. Elle inscrit l’échec au coeur de l’histoire, si bien que le héros est désarçonné. Mais il a vécu une aventure grandiose.

D’une génération lyrique

Comment oublier « Cuba coule en flammes au milieu du lac Léman pendant que je descends au fond des choses », la toute première phrase du livre ? Le scénario original de Prochain épisode relie la Suisse et le Québec — cocktail improbable —, les routes arpentées à fond de train et la rage de tuer. Le désir d’héroïsme, même masqué, est constant. Mais le plus poignant, c’est l’acte baroque de cette écriture. Débauche joycienne et nabokovienne, c’est un jet, un flux de vitesse et une chute en apnée. Échoué hors du cadre, le roman a des allures improvisées, des moments erratiques, une parenté nette avec la beat generation.

Il y a du Kerouac dans Aquin. De l’explosion névrotique, intellectuelle et psychique qui force l’admiration, car elle fraie sa voie collective en revendiquant le politique. En 1965, il a 36 ans. De sa rupture idéologique, légale, morale, jaillit ce roman inégalé, puis, rapprochés, Trou de mémoire, L’antiphonaire, Neige noire (1968, 1969, 1974). Ces réponses culturelles à des violences latentes sont arrachées à ses propres contradictions.

Qu’il ait subi les descentes policières de la GRC dans son bureau de Radio-Canada, en 1959, qu’il ait voulu une révolution politique pour sa nation, un statut pour les artistes, un parti indépendantiste pour un pays libre, il l’a écrit dans ses essais, a milité dans l’aile gauche du RIN et, après son succès d’écrivain, n’aura cessé de flamber son équilibre et sa santé. Plus sa dérision s’est accrue, plus l’impossibilité d’inscrire son désir dans le réel lui désigna la mort.

Écrire, c’est choisir

Écrire romans, essais et scénarios militants, c’était le programme radical d’Aquin. Aujourd’hui, aurait-il le coeur à la fête ? Un Trudeau est de nouveau au pouvoir, après le grand frein conservateur. Et les manifestants ne désertent pas les rues de Montréal.

En ce 5 novembre 1965, il y a 50 ans, l’écrivain lançait Prochain épisode au Salon du livre de Québec. À Montréal, depuis le 2 novembre, son livre trouvait ses lecteurs. Ce roman n’est pas un manifeste, mais une vision d’amour et de négation. Le Québec se souvient qu’un référendum de novembre, il y a 20 ans, disait « non » au projet politique de souveraineté. Depuis, ce qui a été gagné, c’est une littérature québécoise renforcée, plus ouverte et diversifiée.

Cependant, au moment où la littérature est ébranlée sur ses bases matérielles, sa diffusion et sa reconnaissance, le désespoir aquinien n’est-il pas justifié ? Prochain épisode était arrimé autant à l’Europe qu’à l’Amérique, en étant unique. Sa puissance corrosive, son éclat et son drame crypté relevaient d’une conception ambitieuse, un projet révolutionnaire et une légende — Ys et sa fée de l’Autre monde — que, par réalisme et par imagination, il a symboliquement engloutis dans le lac Léman.

Je rêve de mettre un point final à ma noyade qui date déjà de plusieurs générations

Ce filet impur qui jaillit sur le papier me transporte tout entier, dans le désordre d’une fuite. Nil incertain qui cherche sa bouche, ce courant d’impulsion m’écrit sur le sable le long des pages qui me séparent du delta funèbre. En avant de moi m’attendent les actes inédits : de châteaux, des femmes, des heures et des siècles ; m’attendent aussi des chapitres entiers sur la guérilla en plein Montréal et la chronique, suicide par suicide, de notre révolution hésitante.