La foi ignorante d’Eric-Emmanuel Schmitt

Eric-Emmanuel Schmitt
Photo: Catherine Cabrol Eric-Emmanuel Schmitt

L’histoire de La nuit de feu, Eric-Emmanuel Schmitt l’a si souvent racontée oralement qu’il ne pouvait se soustraire au devoir de l’écrire. Un écrivain compulsif comme lui ne peut vivre une telle expérience sans la rendre, un jour, dans une forme littéraire définitive. Pascal, en 1654, a écrit le résumé de sa « nuit de feu » et l’a caché dans la doublure de sa veste. Un philosophe qui reçoit une semblable révélation — Dieu existe — doit la consigner, avec une intensité digne de l’événement, afin qu’elle ne se perde pas avec sa mort. Or, Schmitt aussi est philosophe et a connu, en 1989, une nuit mystique au Sahara. Il la raconte à sa manière, limpide, élégante et modeste, dans La nuit de feu.

Au départ, Schmitt, 28 ans, débarque en Algérie avec un ami pour faire du repérage en vue d’un film sur Charles de Foucauld, qui fut ermite missionnaire au Sahara au début du XXe siècle. Professeur de philosophie, Schmitt, à l’époque, tâte à peine de l’écriture et ne se réclame d’aucune foi particulière. Lui et son ami s’intéressent à Foucauld « par passion pour une figure humaine, celle d’un sage universel ». L’écrivain en herbe avoue compter sur cette retraite au désert pour réfléchir à son avenir, puisqu’il se cherche un peu. Pour des raisons logistiques, la randonnée se fera en compagnie de huit autres participants, dont la présence, finalement, contribuera à préparer le feu de la nuit absolue.

Science et religion

Parmi les voyageurs se trouvent, en effet, des scientifiques (géologue, astronome) et une ophtalmologue très croyante. Leurs visions du monde donnent lieu à des discussions relevées sur la quête de la vérité. Un soir, l’astronome improvise un cours pour ses compagnons, ce qui incite Schmitt à la méditation. « Comme ils ne supportent pas l’ignorance, les hommes créent des savoirs, se dit-il. Ils inventent des mythes, ils inventent des dieux, ils inventent un dieu, ils inventent des sciences. » L’astronome, voyant l’écrivain rêveur, lui demande son point de vue sur ce qu’il appelle « la vérité scientifique ». Schmitt lui répond qu’« il n’y a que des vérités provisoires, des tentatives de vérité » et que la science actuelle n’est que « la façon moderne d’habiter l’ignorance ».

Le philosophe ne se réfugie pas dans la foi pour autant. « Dieu, explique-t-il à la croyante, n’est présent en moi que sous la forme de sa question. » Les fameuses preuves de son existence (ordre du cosmos, consensus universel, cause initiale) sont toutes plus que fragiles. « Jadis, constate Schmitt, les gens croyaient parce qu’on les y incitait ; aujourd’hui, ils doutent pour le même motif. » Ils croient penser librement, alors qu’ils se contentent de suivre des modes. Le philosophe, lui, refuse ces illusions, cultive son agnosticisme et accepte l’angoisse qui l’accompagne.

Or, il se perdra, seul, dans le désert, sans vêtements ni nourriture. La nuit venue, bizarrement, il ne panique pas et s’ensevelit sous une couche de sable pour se protéger du froid. Soudain, allez savoir pourquoi, c’est l’extase. « Joie. Flamme. La force fonce. Je me laisse prendre. Elle me pénètre le corps, l’esprit. Me voici irradié ! » écrit-il, tout en reconnaissant que « les mots, ces pauvres mots, n’offrent pas la porte d’accès à ce que je vis ». Une certitude s’empare de lui. « Tout a un sens. Tout est justifié », résume-t-il, en ajoutant : « Il existe. » Dieu sera le nom qu’il donnera à celui qui « ne s’est jamais nommé ».

Agnosticisme et foi

Quand ses compagnons le retrouvent, Schmitt hésite, par pudeur, à témoigner de sa béatitude. Il allait, comme un voyageur intellectuel, sur les traces de Charles de Foucauld, et voici que, comme ce dernier, à 28 ans lui aussi, il rencontre l’illumination. Comment le dire ? L’affaire est-elle même vraie ? N’a-t-il « pas interprété de façon mystico-religieuse des phénomènes purement somatiques » ? Et pourtant, dit celui qui se définit comme un rationaliste, cette joie…

L’écrivain français naturalisé belge attendra vingt-cinq ans avant de rédiger, non sans tremblement, le récit de son expérience. « Je suis né deux fois : une fois à Lyon en 1960, une fois au Sahara en 1989 », écrit-il dans La nuit de feu. Cette deuxième naissance n’a pas fait disparaître son agnosticisme philosophique, « unique parti tenable avec la seule raison ».

À la question de l’existence de Dieu, précise Schmitt, répondre avec rigueur exige de toujours commencer par « je ne sais pas ». Le croyant ajoutera qu’il croit que oui, l’athée qu’il croit que non, et l’indifférent qu’il s’en moque. Tous ceux qui affirmeront savoir commettront une escroquerie.

La vérité, en cette matière, c’est que l’agnosticisme, qui peut être croyant, athée ou indifférent, est la règle et, plus encore, que cette ignorance est le prix de l’humanisme. « Tous, écrit bellement Schmitt, nous ne sommes frères qu’en ignorance, pas en croyance. Ce ne sera qu’au nom de l’ignorance partagée que nous tolérerons les croyances qui nous séparent. En l’autre, je dois respecter d’abord le même que moi, celui qui voudrait savoir et ne sait pas ; puis, au nom du même, je respecterai ensuite ses différences. »

Dans son excellent L’Évangile selon Pilate (Albin Michel, 2000), le romancier racontait l’ébranlement existentiel d’un Pilate rationaliste devant l’hypothèse de la résurrection du Christ. Son refus radical se transformait, devant les événements, en doute réceptif. Avec cette Nuit de feu, Schmitt offre, d’une certaine manière, une sorte d’antépisode de toute son oeuvre, soudainement éclairée par la lumière de la leçon pascalienne : ne pas laisser ouverte la question de Dieu est une bêtise, un sacrilège contre l’humain. Schmitt n’est pas un prophète ; c’est un écrivain philosophe parfois lumineux à l’écoute de ce qui le dépasse.

Eric-Emmanuel Schmitt est invité d’honneur du Salon. Il sera en séance de signatures les jeudi 19, vendredi 20, samedi 21 et dimanche 22 novembre.

La nuit de feu

Eric-Emmanuel Schmitt, Albin Michel, Paris, 2015, 192 pages

2 commentaires
  • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 14 novembre 2015 17 h 38

    Moi l'illumination, j'en ai soupé!

    En ce lendemain de tuerie à Paris, où les terroristes religieux ont agi au nom de leur foi, de leur idéologie divine, je pense qu'on va laisser de coté les révélations mystico-religieuses et l'illumination de Schmitt, pour s'en remettre à la sagesse philosophique agnostique ou athée à la André Comte-Sponville et ses pairs.

    Non la raison et la foi ne sont pas compatibles comme le voudrait le pape. La raison évolue avec le regard objectif sur le monde, alors que la foi stagne dans des dogmes révélés par des prophètes lors d'illuminations justement.

    Illumination? Le cerveau est un organe biologique du corps humain qui peut dérailler comme n'importe quel autre organe du corps. Sauf que les conséquences des faiblesses du coeur ou des poumons par exemple ont des conséquences purement biologiques et médicales.

    Un déraillement du cerveau, même court dans le temps, pendant une nuit par exemple, peut amener des conséquences idéologiques imprévisibles: illuminations, perte de la réalité. Ensuite le risque est de s'accrocher à ce moment, et de le croire vrai, révélateur, de se croire un homme nouveau, en relation divine.

    Si on écoute les nombreuses religions, c'est quoi dieu? Aucune n'est d'accord là-dessus. C'est louche alors!

  • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 14 novembre 2015 23 h 50

    Les dérives divines.

    '' il n’y a que des vérités provisoires, des tentatives de vérité » et que la science actuelle n’est que « la façon moderne d’habiter l’ignorance ».''

    Non monsieur, les vérités provisoires viennent majoritairement des milliers de religions de notre planète, et de de leurs dieux inventés par l'homme.

    L'exemple le plus simpliste: selon les religions la terre était le centre de l'univers. Ceci était une ''vérité'' provisoire, le temps que la science évacue cette ignorance par l'observation objective de l'astronomie.

    La terre est une petite planète insignifiante, qui tourne autour d'une des milliards d'étoiles, faisant parti d'une des milliards de galaxies. Ça c'est un fait validé par la science qui n'est pas du tout « la façon moderne d’habiter l’ignorance », M.Schmitt.

    Et on pourrait parler de centaines d'autres vérités observées et prouvées par la science, et qui ne sont pas des façons modernes d'habiter l'ignorance.