La chaux vive de Joël Des Rosiers

Joël Des Rosiers
Photo: Source Rémy Boily Joël Des Rosiers

Le livre est matériellement somptueux, un grand format rare, recouvert d’un papier géofilm (mylar) sur lequel Raymond Martin a tracé des lignes grises, vieux restes salis ou évocations des vagues maritimes. L’oeil déjà est happé.

Marcelin Pleynet écrivait : « Le mur du fond est un mur de chaux » ; on pourrait dire que, pour Joël Des Rosiers, le poème s’écrit sur une page de chaux, inscrivant dans la matière des origines l’impulsion des mots et des textes.

Précisément, imaginons cette dérive « à chaud » qui va des naissances originelles aux mères imaginaires, filles des eaux abyssales, et vivantes des grouillants corps en devenir. Comme toujours chez Des Rosiers le vocabulaire est d’une précision qui irradie cette langue, qui fait naître d’elle les sens les plus incongrus comme les plus savants. Belle langue tortueuse, sinueuse, qui parcourt le vocabulaire tout autant que le monde porté en son sein : « sur la muraille de chaux / nul ne peut lire ce qui est inscrit / écriture de blancheur. »

Le magma originel sert d’assise à cette déroute ombreuse qui forme l’essentiel de ce recueil présenté comme un poème, divisé en trois parties, à savoir les « Iles » (cette ancienne manière de nommer les os des hanches), « Voiles » et « Batteries ». Du creux formé par le bassin jusqu’aux voiles déployées pour atteindre Pointe-Batterie en Guadeloupe (peut-être), l’ardeur du poète, martelée par des tambours obstinés, rythme le temps, trace le passage tourmenté du vivant. Rien de simple ici, plutôt l’emportement irrémissible d’un être qui cherche son souffle, ses marques. Les vers libres, hachurés et spasmodiques, tremblent d’une angoisse sous-jacente qui taraude.

Sur la mer se voient les conques et les vaisseaux, creux comme des hanches, au fil de l’eau de chaux, miracle exact de ce qui naît et se noie à la fois. Mais c’est aussi le corps, l’anatomie parfaite du corps de la terre-mère qui articule « toutes choses sans miséricorde ». Joël Des Rosiers, énonçant son alphabet de muscles et d’os, de fosses abyssales et de géhenne tellurique, déploie dans ce recueil une métaphore qui ancre sa vision plurielle de la planète. Les éléments s’y mélangent, l’air aux avions bruyants menant jusque dans les villes aux passants offerts.

Paul-Marie Lapointe vient parfois surligner les poèmes, comme le recours à ces « aiguilles à poupées / épingles enfilées » qui évoquent des images bousculées par un automatisme contrôlé, « car la mer est mandée / pour les lancinations de femmes ». Les textes prennent ainsi l’allure de lianes volubiles accrochées aux images. Saint-John Perse, cité en épigraphe, ombre le style prolixe et ample de cette poésie soufflée par une certaine démesure. Mais sensuelle aussi, gorgée du désir des corps, d’un appétit charnel pour la sonorité et les cataractes produites par les fortuites rencontres des sens. Nous savons, avec le poète, qu’« il y aura toujours la beauté / dans le tremblement », et c’est le plus grand défi relevé par ce très beau recueil que de nous y mener avec la certitude que « l’amour ouvre le crépuscule / à notre empire sans lois / à la vérité invisible qui inonde / au regard qui se pose sans voir ».

L’auteur sera en séance de signatures au Salon les vendredi 20, samedi 21 et dimanche 22 novembre.

Chaux

Joël Des Rosiers, Triptyque, Montréal, 2015, 96 pages

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