Cette fille/ville va me rendre fou

«Zou», page 102 de Golden Square Mile
Photo: Maxime Catelier «Zou», page 102 de Golden Square Mile

Pour Woody Allen, c’était dans le Upper East Side. Pour André Breton, c’était à Paris. Pour Maxime Catellier, c’est dans le « Mille carré doré », notre Golden Square Mile montréalais, qu’amour et bitume se confondent sans ne plus savoir se distinguer. Toutes les rues portent son prénom : Zou.

« Tu viens de partir de chez moi. Des mois que tu pars de chez moi, que je retourne à ma vie perdue », annonce d’emblée le narrateur de Golden Square Mile, magnifique deuxième roman de l’auteur surtout connu pour sa poésie, précautionneusement coiffé de la mention « lamento », à entendre comme une mise en garde. L’amour fou n’est pas ici le lénifiant refrain d’un tube radiophonique, c’est une longue marche, une dangereuse débâcle, une cascade de casse-cou. C’est la plus douce des fièvres, une longue lettre à bout de souffle. « Tu es belle comme le vent qui déforme la fenêtre : tu déformes ma vie. »

Des peaux de lièvres tombent sur Montréal et l’homme laisse son petit change, tout comme son chagrin, sur le grand zinc en forme de « u » d’un bar où Zou surgit sans cesse, surtout lorsque son souvenir commence à s’estomper. « Un mauvais roman, je te dis », lui assure au sujet de leur histoire celui qui sera tour à tour le Dylan amer de Blood on the Tracks, le Desbiens mélancoliquement aviné de Sudbury et le Godin mal peigné faisant la cour à sa renarde.

Toutes ces femmes en elle

 

« Patti Smith dans la Piss Factory avant de devenir célèbre », « Françoise Hardy à dix-huit ans », « Garbo dans Flesh and the Devil », « la chienne de l’hôtel Tropicana », énumère l’alter ego de Maxime Catellier en désignant la royale armée de femmes fictives ou historiques que porte en elle Zou.

On aura compris que Golden Square Mile est autant un roman sur les effets obsessifs de l’amour-fou-pas-tout-à-fait-réciproque que sur une certaine idée de l’amour fou que charrient comme un virus la littérature et le cinéma. La passion, même chimérique, comme ultime amulette contre cette « vie courante qui est le seul véritable suicide », comme dernier espoir d’être sauvé de sa propre banalité.

Devrait-on signaler que le rythme de Golden Square Mile est exigeant ? Non. Ce serait démissionner du pouvoir de la littérature. En bon héritier des surréalistes, Catellier dicte autant à la langue le cours qu’elle doit suivre qu’il la laisse faire à sa tête, zigzaguer, se recroqueviller sur elle-même, s’embraser, puis exploser. Il insère aussi, à l’instar du Breton de Nadja ou d’un enquêteur qui glisserait dans son dossier des pièces à conviction pour s’assurer qu’il n’a pas rêvé, des images de sa muse et des lieux de leurs étreintes.

Maxime Catellier n’est certainement pas le premier écrivain à marcher dans Montréal comme dans un tragique album photo à échelle humaine. Il faut avoir autant de tendresse pour sa ville que pour la fille qui la hante lorsqu’on ambitionne de sublimer sa douleur en mythologisant un quartier, et c’est vraisemblablement le cas du poète, aussi ému devant les buildings du Golden Square Mile que devant les seins de Zou.

« Si je deviens fou, au moins ce sera en aimant la plus belle femme que j’ai rencontrée, en aimant la fille la plus vivante de ce monde à moitié mort », se console-t-il. Au moins, il restera toujours ces vitrines et ces réverbères, pour convoquer son visage. Il restera toujours cette ville-palimpseste sur laquelle la prochaine histoire se surimposera à la précédente, sans en effacer l’indélébile empreinte pour autant.

L’auteur sera au Salon en séance de signatures le vendredi 20 novembre.

J’ai écrit une lettre, une lettre d’amour, une avalanche sur les éboulements de temps perdu qui jonchent mon cœur noyé dans la dérive des éclairs de Zou. J’ai décidé d’écrire pour ne pas devenir fou.

Golden Square Mile

Maxime Catellier, L’Oie de Cravan, Montréal, 2015, 112 pages

À voir en vidéo