Philosophie et poésie du Nord

Mikak, que Jean Bédard transforme en personnage de son récent roman, a réellement existé. On la voit ici, peinte par John Russell en 1769, en compagnie de son fils Tukauk.
Photo: Domaine public Mikak, que Jean Bédard transforme en personnage de son récent roman, a réellement existé. On la voit ici, peinte par John Russell en 1769, en compagnie de son fils Tukauk.

Second volet de la trilogie de Jean Bédard, Le chant de la terre blanche est une oeuvre inspirée. Par la nature et la spiritualité, la philosophie et la poésie. Celles des premiers peuples, que l’auteur a découvertes grâce à son grand-oncle, un oblat ayant vécu plus de 35 ans parmi les autochtones. Mais aussi celles des penseurs qui ont marqué sa double vie d’universitaire et d’écrivain. Un peu à la manière d’Hermann Broch et Romain Rolland, animés d’une vision humaniste conjuguant histoire et littérature, Bédard, comme il le confie lui-même, « s’installe dans le passé pour poser un regard critique sur le monde contemporain, en rupture avec ses racines ».

La première partie du roman, la plus lyrique, relate la rencontre entre les Inuits du Labrador et les Frères moraves venus d’Europe pour les évangéliser. C’est par Mikak, « la première Inuite à s’inscrire par son nom dans les annales de l’histoire de la conquête », et Jens Haven, bientôt rebaptisé Jensingoak, que s’incarne le choc culturel. Entre ces personnages ayant réellement existé se développe une relation profonde, mais difficile, à l’image de la cohabitation des deux peuples. Les autres parties, au cours desquelles Mikak se fait guide et interprète, sont plus descriptives, moins pénétrantes.

Rattacher les morceaux

La force de l’oeuvre réside dans le point de vue interne adopté : « Je suis vieille, maintenant… Inuite, je le suis, parce que je sais qui est mon grand-père. Mais le suis-je encore au moment où je parle ? Personne ne veut plus se souvenir des temps anciens… Je voulais récapituler ma vie pour replacer l’horizon sur sa ligne et rattacher mes morceaux. » La dimension féminine, qui prime ici comme dans maints nouveaux romans historiques, est fondamentale. Et n’est pas sans rappeler Marguerite Porète (VLB), couronné du prix Ringuet en 2012. Pour Bédard, il y a d’ailleurs « un lien fort entre ces romans dénonçant les sociétés chrétiennes misogynes qui, par leur refus d’être issues et de dépendre de la femme, sont devenues destructrices de la nature ». La religion est aussi présente dans Le chant de la terre blanche. Or, c’est davantage à la conversion des Blancs que l’on assiste : « Tout a été renversé. À présent, c’est nous, les sauvages. »

La concision et la fluidité de la plume de Bédard donnent au roman son rythme incantatoire. On a souvent l’impression d’être devant une sorte de cantique où le tragique frise l’ordinaire : « C’était la mort, rien de plus. »

Le roman est documenté. Par des traités d’anthropologie et d’ethnologie savants. Par les archives des Frères moraves, conservées à l’Université de Toronto. Mais surtout par les légendes ancestrales.

Renouvelant la perspective sur des événements connus, le roman recycle néanmoins le mythe de la Terre-Mère. Et ceux attendus de Sedna, la maîtresse des animaux aquatiques ; de Torngarsoak, l’Ours premier ; et de Torgnat, l’esprit maléfique. La trame ne crée pas l’effet de nouveauté du premier tome, mais elle s’inscrit dans le discours actuel sur la réconciliation entre Blancs et autochtones, que le dernier opus de Bédard viendra sceller. « L’enfant porté et l’enfant scindé, l’Inuit et le possesseur… Nous étions un peuple possible, un amour possible, une manière possible de continuer l’histoire. » Un roman à lire pour son regard sagace. Parfois un tantinet édifiant.

L’auteur sera au Salon en séance de signatures le samedi 21 novembre.

Le chant de la terre blanche

Jean Bédard, VLB, Montréal, 2015, 254 pages