Un amour de Petite-Patrie

Auteur d’une soixantaine de livres en tous genres, Claude Jasmin a exploré d’autres territoires, mais l’artère nourricière de son œuvre n’est pas ailleurs que dans sa Petite-Patrie adorée.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Auteur d’une soixantaine de livres en tous genres, Claude Jasmin a exploré d’autres territoires, mais l’artère nourricière de son œuvre n’est pas ailleurs que dans sa Petite-Patrie adorée.

Comme presque tous les vrais écrivains, Claude Jasmin aura, au fond, sa carrière durant, creusé le même sillon, ouvert en 1972. C’est-à-dire celui de La petite patrie (Éditions La Presse), récit qui vient de revoir le jour en bande dessinée (lire le texte de Fabien Deglise), celui d’une jeunesse montréalaise vécue entre l’éclipse de la tradition canadienne-française et la naissance de la modernité québécoise. Auteur d’une soixantaine de livres en tous genres, Jasmin a exploré d’autres territoires, mais l’artère nourricière de son oeuvre n’est pas ailleurs que dans sa Petite-Patrie adorée, où se côtoient une candide joie de vivre et le sens du tragique quotidien des gens simples.

À 85 ans, l’âge du souvenir, Jasmin, c’était inévitable, revient, comme en un chant du cygne, à cette source primordiale. Troisième oeuvre de sa trilogie d’autofiction sur ses amours de jeunesse dans Villeray, Angela, ma Petite- Italie fait suite à l’éblouissant Anita, une fille numérotée (2013) et au poignant Élyse, la fille de sa mère (2014, tous deux chez XYZ).

Dans le premier livre, de loin le plus puissant moment de cette trilogie, Jasmin revenait, dans un sublime emportement, sur son histoire d’amour avec une jeune réfugiée juive. C’était magnifique et douloureux. Dans le deuxième, le romancier revisitait sa flamme de prolétaire pour une fille dont la mère tirait du grand. En racontant ses exaltations qui tournaient en ratages, Jasmin chantait avec feu et délicatesse la grandeur fragile du sentiment amoureux.

Art narratif

Dans Angela, ma Petite- Italie, on retrouve ce même élan qui subjugue, cette même force d’évocation, d’une époque — la fin des années 1940 — et d’une émotion fondatrice — l’amour qui envahit —, portés par un art narratif personnel remarquable, dans lequel les dialogues sont intégrés au fil de la narration, pour reproduire, en quelque sorte, le flot amoureux.

Claude a 16 ans quand il voit, pour la première fois, Angela Fasano, une adolescente italienne dont la famille vient de s’installer dans la Petite-Italie de Montréal. Le ravissement est immédiat et tourne instantanément à l’obsession. Sa mère a beau lui suggérer qu’il lui serait plus facile de s’enticher d’une fille de sa « race », l’intimidant père de sa dulcinée peut bien engager des matamores pour lui faire peur en lui suggérant de s’éloigner d’Angela, rien n’y fait : Claude, en amour fou, brave tout le monde et néglige ses études pour mieux embrasser à pleine bouche son amoureuse très partante et, on l’aura compris, la vie et ses promesses, malgré les obstacles.

Le vendredi soir, Claude et ses amis de collège se font marcheurs curieux sur la commerçante rue Saint-Hubert. C’est un moment de délassement, de fête. « On appréciait, écrit le romancier, cette sorte de vitalité brouillonne qui sourdait de partout, une trépidation bon enfant. » C’est justement cela, cette énergie irrépressible, cette agitation tendre, cette faim de vivre et d’aimer — les filles, sa famille, sa petite patrie, son peuple —, rendues dans un style incomparable et à l’avenant, qui fait toute la richesse de l’oeuvre de Claude Jasmin et qui la rend si précieuse.

Statufié par cette beauté, je garde la tête levée ; c’est une vision inouïe, une vue inimaginable, vraiment comme rêvée, une apparition magique. Je n’ai jamais éprouvé ce genre de petit bonheur et, enivré, il me semble entendre maintenant une musique ensorcelante.

Angela, ma Petite-Italie

Claude Jasmin, XYZ, Montréal, 2015, 158 pages