Petite histoire pour grande mémoire

La petite patrie a été adaptée en bande dessinée par Julie Rocheleau et Normand Grégoire.
Photo: La Pastèque La petite patrie a été adaptée en bande dessinée par Julie Rocheleau et Normand Grégoire.

Si loin, mais pas vraiment… En mettant en dessins le roman de Claude Jasmin La petite patrie, avec la complicité du scénariste Normand Grégoire, la bédéiste Julie Rocheleau a fait cette étrange découverte : « C’est très facile de rire des Québécois du passé, de se dire qu’ils étaient naïfs et fermés d’esprits, lance l’artiste à l’autre bout du fil. Mais finalement, quand on se regarde aujourd’hui de plus près, on se dit qu’on ne fait pas forcément mieux ! »

Les regards dans le rétroviseur sur une nation peuvent parfois avoir un petit quelque chose de troublant. Et c’est pour ça qu’il ne faut jamais se priver pour les faire, estime la coauteure de la série La colère de Fantomas (Dargaud) et de La fille invisible (Glénat), qui depuis 2012 planche sur ce rappel au bon souvenir du présent de ce fragment littéraire et patrimonial qui explore notre passé, en suivant un p’tit gars dans les rues et ruelles d’un quartier populaire montréalais.

Villeray, avant

On est près des rues Jean-Talon, Saint-Denis, Saint- Hubert et Lajeunesse. La Deuxième Guerre mondiale vient tout juste d’être déclarée et le p’tit Claude, tout en jouant à la guerre avec ses amis et en craignant le Chinois qui tient le nettoyeur, va mettre en lumière des peurs, des doutes et des contradictions, encore très contemporaines, par la simplicité redoutable de ses questions.

« Un projet comme celui-là, c’est du bonbon, résume Julie Rocheleau. J’habite ce quartier pour lequel j’ai beaucoup d’affection. Ma mère, qui y est née, m’en a souvent parlé, m’amenant sans doute à idéaliser le passé, la vie de quartier, les commerçants de ces lieux. Et les mettre en dessin était pour moi un défi incroyable à relever. »

C’est que ces chroniques urbaines, placées par Jasmin entre inquiétude, impuissance et naïveté, « se suffisent à elles-mêmes dans le roman », reconnaît Rocheleau, qui rêve déjà de pouvoir faire entrer d’autres bouquins du romancier dans son univers graphique. Pointe-Calumet boogie-woogie (La Presse, 1973) qui relate son adolescence ? Pourquoi pas ? « Dans La petite patrie, tout est là, parfaitement raconté et il fallait réussir à dire autant avec beaucoup moins de mots et un peu plus dessins. »

Le scénario de Normand Grégoire n’échappe pas l’esprit du bouquin, tout comme le coup de crayon de la bédéiste n’échappe pas d’ailleurs l’esprit du quartier, qui, sur plus de 80 pages, dévoile ses escaliers extérieurs en fer forgé, ses enseignes commerciales prêchant par excès de courbes et de détails, ses patinoires extérieures qui n’existent plus, comme celle « du Shamrock », comme on l’appelait dans le temps, et qui a donné du fil à retordre à la bédéiste. « Il en existe très peu, de photos, et celles dont je disposais ne m’offraient qu’une vision partielle et pas très claire de l’endroit. J’ai dû m’inspirer d’autres patinoires de la ville à cette époque pour refaçonner l’endroit. »

L’auteur l’admet : « Je n’ai pas cherché à reproduirele quartier à l’identiqueet dans la précision de son époque [celle où se joue le bouquin de Jasmin], dit-elle. On est plus dans les grandes lignes que dans le détail, mais on reconnaît facilement la rue Saint-Denis d’antan, la rue Saint-Hubert d’avant la plaza du même nom », mais également l’enfance et l’adolescence d’un peuple qui se visite ainsi, par le 9e art, « comme on visite des grands-parents, dit la dessinatrice. C’est agréable, humain et constructif, même si l’on n’est pas toujours d’accord avec ce qu’ils ont fait, avec ce qu’ils pensent et avec ce qu’ils continuent à penser ».

La bédéiste sera au Salon en séance de signatures les jeudi 19, samedi 21, dimanche 22 et lundi 23 novembre ; le scénariste y sera le samedi 21 novembre.

La petite patrie

Normand Grégoire et Julie Rocheleau, d’après le roman de Claude Jasmin, La Pastèque, Montréal, 2015, 84 pages