Un Bartleby qui dit oui

Gilles Pellerin
Photo: Idra Labrie Gilles Pellerin

Marié et père de deux enfants, serviteur de l’État grisâtre, homme tout ce qu’il y a de plus moyen, un jour arrive où il ne se reconnaît plus. Plus tout à fait. « C’était moi, mais. » Le ver est dans la pomme. Suivront une série de chapitres courts, sortes de saynètes où « évolue » le narrateur légèrement facétieux d’Un homme mesuré, le premier roman de Gilles Pellerin, nouvelliste et fondateur des éditions de L’Instant même à Québec.

« Je ne suis pas le genre d’homme de qui l’on se pose des questions ou à qui l’on en pose. Cela me convient. » Sorte de Bartleby à l’envers, pousseux de crayon incapable pour sa part de dire « non », cet homme qui croit « insignifier » sera toutefois récupéré de drôle façon par le pouvoir, qui voit en lui un vague sosie du président de cet univers singulier. Une société où les couples sans enfants, par exemple, ont l’obligation d’accueillir sous leur toit un célibataire et dans lequel il est possible de jouer les mannequins d’un jour dans un magasin de meubles.

Langue de bois

 

« Notre président a été successivement chef de tous les partis. Maintenant, il l’est simultanément. » Manière prudente de dire qu’il vit dans une dictature. Mais dont le pouvoir est fissuré, toujours à la merci des griefs de la populace qui évoluent au gré des insuccès du « Club », l’équipe sportive qui semble canaliser conversations et rêves de bonheur national.

Ce court roman sans beaucoup de romanesque, abstrait et mollement éclaté, et dont le titre semble aussi blême que la couverture, pourra sans doute être lu comme une dénonciation oblique d’une certaine langue de bois, rampante dans les médias et les officines du pouvoir. À sa façon, Un homme mesuré trace au passage le contour d’une aliénation multiforme : vie familiale, langage, travail ou sexualité.

Des motifs qui ne sont pas sans rappeler, mais de manière moins convaincante, l’univers qui était déjà à l’oeuvre dans i(L’instant même, 2012), dont ce roman semble par ailleurs prolonger l’une des nouvelles.

Avec quelques éclairs, certes, mais l’ensemble reste plutôt terne.

L’auteur sera en séance de signatures au Salon les vendredi 20 et samedi 21 novembre.

À la radio, on nous assure que nous vivons dans le meilleur pays au monde, que nous sommes les plus heureux, mais que ce serait encore mieux si nous étions moins fainéants. On enchaîne à propos d’une étude révélant que l’essentiel de nos informations porte sur le Club, que nous adorons, ceci expliquant cela.

Un homme mesuré

Gilles Pellerin, L’instant même, Québec, 2015, 144 pages

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