Qui charmera les collégiens?

Les cinq écrivains finalistes étaient présents au Musée des beaux-arts de Montréal vendredi : Daniel Grenier, Clara B.-Turcotte, Monique Proulx, Nicolas Dickner et Patrick Nicol.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les cinq écrivains finalistes étaient présents au Musée des beaux-arts de Montréal vendredi : Daniel Grenier, Clara B.-Turcotte, Monique Proulx, Nicolas Dickner et Patrick Nicol.

Les cinq romans finalistes pour le Prix littéraire des collégiens, dans lequel s’impliqueront les étudiants de 56 institutions collégiales de l’ensemble du Québec et de l’école Jeannine Manuel, en France, ont été dévoilés vendredi au Musée des beaux-arts de Montréal.

Il s’agit de L’année la plus longue, de Daniel Grenier, de La nageuse au milieu du lac, de Patrick Nicol, tous deux publiés aux éditions Le Quartanier, de Ce qu’il reste de moi, de Monique Proulx, paru chez Boréal, de Demoiselles-cactus, de Clara B.-Turcotte, paru chez Leméac, et de Six degrés de liberté, de Nicolas Dickner, publié chez Alto.

Ces cinq romans seront lus durant les prochains mois par des centaines d’étudiants de niveau collégial, qui se partageront quelque 3000 exemplaires de ces romans. C’est au mois d’avril que les délibérations finales des collégiens auront lieu, au Manoir Victoria, pour déterminer le lauréat final.


Le thème du territoire
 

Les oeuvres sélectionnées cette année ont en commun d’explorer le thème du territoire, disait vendredi la présidente du jury, Catherine Lalonde, responsable du cahier Livres au Devoir. Territoire de l’intime de l’esprit et du corps, comme dans le cas du livre de Clara B.-Turcotte, qui porte sur l’anorexie-boulimie, mais aussi territoires de Montréal, de l’Amérique et du monde. Le Devoir est partenaire du Prix littéraire des collégiens depuis sa création, il y a 15 ans, entre autres par la Fondation Marc Bourgie.

Les autres membres du jury étaient les critiques littéraires du Devoir Danielle Laurin et Christian Desmeules, ainsi que Marie-Emmanuelle Lapointe, professeure au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal et Pierrette Boivin, de la revue Nuit blanche. Ils avaient sélectionné une liste préliminaire de quelque 15 titres avant d’obtenir leur liste définitive.

Pour Daphnée Savoie, étudiante au collège anglophone John Abbott, les délibérations qui entourent ce prix sont une occasion de plonger dans la littérature québécoise francophone.

Camilia Gélinas, du collège Jean-de-Brébeuf, raconte que les discussions autour de la sélection d’oeuvres donnent parfois lieu à des confrontations fructueuses de points de vue opposés. Elle se souvient entre autres d’un débat qui avait entouré l’oeuvre lauréate de l’an dernier, L’orangeraie, de Larry Tremblay, parue chez Alto : « Peut-on écrire sur ce qu’on n’a pas vécu ? »

Il s’agit bien d’un prix qui récompense une oeuvre et non un auteur, a relevé Catherine Lalonde. Le fait a d’ailleurs permis à Nicolas Dickner, qui a été lauréat de ce prix dans le passé, d’être de nouveau en lice cette année.

Un avant-goût


Cinq livres. Cinq territoires à explorer. Qui charmera les collégiens ? Rendez-vous en avril pour le savoir…


Six degrés de liberté
Nicolas Dickner
Alto
Québec, 2015, 392 pages
 

Le troisième roman de Nicolas Dickner est foisonnant, rocambolesque. D’une part, on assistera aux préparatifs minutieux d’un voyage autour du monde en solitaire, dans un conteneur réfrigérant transformé en habitacle tout confort. Pistes brouillées, tours de passe-passe informatiques vertigineux, alliage fantastique entre les nouvelles technologies, exploitées avec une folle inventivité, et l’abolition des frontières. D’autre part, on verra la GRC mener une enquête sur un conteneur fantôme. Toutes les pistes seront envisagées. On retrouve des marques du style et de la façon de faire de l’écrivain natif de Rivière-du-Loup. On songe à son Nikolski (Alto), il y a dix ans, salué par le Prix des collégiens. Six degrés de liberté est encore plus riche. Plus maîtrisé. Tellement bien orchestré, dosé. Toujours ce souci du détail. Et ce souci du social, du contexte mondial, de l’évolution des mentalités. Mais là où vraiment Dickner se renouvelle, c’est dans le surplus d’âme, la grande dose d’humanité qu’il insuffle à ses personnages. (Danielle Laurin)

La nageuse au milieu du lac
Patrick Nicol
Le Quartanier
Montréal, 2015, 162 pages


L’auteur des Cheveux mouillés (Leméac, 2011) pratique l’économie de mots, affectionne l’ellipse, privilégie l’interférence du passé dans le présent. La mémoire, les souvenirs, l’enfance : son terrain de jeu. Et le vieillissement, la perte, l’usure : ses thèmes. Sans compter le fossé entre les générations. Ici, Patrick Nicol adopte le point de vue du fils impuissant, déstabilisé, révolté, blessé par la situation infernale vécue par sa vieille mère, qui a perdu la tête et perdra bientôt la vie. Mais il le fait sur la pointe des pieds. Comme s’il dansait un ballet. Face à l’inadmissible dégradation physique et mentale de la mère, que faire ? S’évader. Par les souvenirs. Revenir à son enfance, du temps où la mère avait, peut-être, toute sa tête. Et une fois advenue la mort annoncée, préserver la tendresse qui s’exprimait dans les gestes plus que dans les mots. Sans tomber dans le larmoyant, sans se raconter d’histoire non plus. « Je ne m’ennuie ni de t’entendre ni de te parler. J’aimerais encore, parfois, replacer ton col, m’assurer que ton chandail est bien attaché. » (Danielle Laurin)

Demoiselles-cactus
Clara Brunet-Turcotte
Leméac
Montréal, 2015, 176 pages


C’est un regard implacable, celui d’une Minifée cernée, qu’on rencontre dans ce roman, fulgurant. L’auteure, aussi poète (Mes soeurs siamoises, La courte échelle, 2013), compose sans ambages son propre langage. Voici quelqu’un qui ouvre les vannes de son univers intérieur et de son imaginaire comme on s’ouvre les veines. Ça pique, ça hérisse, c’est abrasif. C’est cruel et désespéré. Mais inventif, ludique, aussi. On alterne entre un récit au présent et des retours dans le passé. Tandis que la narratrice-héroïne, Mélisse, 25 ans, assiste à une réunion de groupe thérapeutique pour les troubles de l’alimentation — autant dire « un groupe de fuckés » —, elle revisite le parcours qu’elle a suivi jusqu’ici. On mesure toute l’ampleur de sa détresse. Et c’est son regard qui nous interpelle. C’est l’ironie et l’autodérision corrosives dont elle témoigne. « Je suis peut-être encore en voie de disparition, il y a de l’espoir », dira-t-elle. Non, il n’y aura pas de happy end. Pas de miracle possible ici, mais une réelle voix, certes. (Danielle Laurin)



Ce qu’il reste de moi
Monique Proulx
Boréal
Montréal, 2015, 432 pages


Une vingtaine d’années après Les aurores montréales (Boréal, 1996), Monique Proulx continue à se passionner pour Montréal, attentive au moindre de ses frémissements. À travers cet hommage frontal à Jeanne Mance et aux premiers colons qui ont lutté pour s’installer sur l’île, l’écrivaine signe un de ces « thrillers existentiels » auxquels elle nous a habitués. C’est avec un large regard romanesque embrassant la merveilleuse complexité du monde, avec une prédilection pour l’infiniment petit — les déséquilibrés, les itinérants, les exclus et les perdus —, qu’elle signe ici un roman ambitieux (son cinquième) qui renferme mille vies. À sa façon, l’auteure y ausculte le coeur palpitant de la métropole québécoise, et se lance sur les traces de ce qu’il reste vraiment du coeur de Jeanne Mance. Ce coeur qui « continue de battre indifféremment pour tous, ceux qui rient ou ceux qui pleurent, les Mohawks comme les pures laines comme les venus d’ailleurs, tous ceux-là susceptibles d’être allumés par ses pulsions clandestines ». (Christian Desmeules)



L’année la plus longue
Daniel Grenier
Le Quartanier
Montréal, 2015, 432 pages


De Chattanooga à Sainte-Anne-des-Monts, de Montréal à Philadelphie en passant par New York, de la Conquête anglaise jusqu’à la guerre civile américaine et la rébellion des Patriotes, c’est peu dire que L’année la plus longue, le premier roman de Daniel Grenier, prend notre bout d’Amérique à bras-le-corps. Albert Langlois débarque au début des années 1980 dans une petite ville du fond du Tennessee, sur les traces d’un certain Aimé, son ancêtre. Une sorte de fantôme fuyant qui serait né le 29 février 1760 à Québec, atteint d’un mystérieux « ralentissement métabolique ». Puisqu’il ne vieillit que d’une année tous les quatre ans, mystérieusement, l’homme né au cours d’une année bissextile peut avoir en même temps 56 et 226 ans. L’auteur des nouvelles de Malgré tout on rit à Saint-Henri (Le Quartanier, 2012) nous livre ici un roman ambitieux, une épopée à l’écriture dense et maîtrisée, à la fois large et intime, tissée d’action et de fine psychologie. Un tour de force qui nous fait traverser les frontières et les époques, et qui n’hésite pas à flirter non plus avec le fantastique, l’histoire d’amour et le thriller. (Christian Desmeules)