Un livre pour faire son deuil

Double page du livre lancé par le photographe Jacques Nadeau
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Double page du livre lancé par le photographe Jacques Nadeau

Assis dans la salle des archives du Devoir, au neuvième étage de l’édifice de la rue de Bleury, Jacques Nadeau passe doucement la main sur la couverture jaune de Photos trouvées, son plus récent ouvrage, dont la sortie est prévue pour mercredi. Ce livre, qui n’aurait jamais vu le jour sans le vol survenu chez lui cet été, le photographe le voit un peu comme une bouée de sauvetage, un projet qui lui a permis « de se sortir du gouffre » dans lequel les événements l’avaient plongé.

En juillet dernier, le photographe qui croque le quotidien pour Le Devoir depuis une vingtaine d’années s’est fait dérober cinq disques durs — et, accessoirement, un téléviseur — sur lesquels était conservé l’essentiel de ses archives personnelles. Projets en cours, souvenirs de voyages aux quatre coins du monde, clichés de sa fille lorsque celle-ci était enfant, tous envolés.

Le regard pensif, Jacques Nadeau raconte avec émotion les pénibles mois qui ont suivi le cambriolage. « Au début, je vivais très mal cette intrusion, confie-t-il. Il y a des périodes de ma vie où je ne faisais que de la photo. Ce sont toutes ces années-là qui m’ont été enlevées. Ça me prenait quelque chose pour me raccrocher, me ramener dans la réalité. »

En tout, ce sont finalement près de 100 000 photos qui ont disparu, trois fois plus que ce que le photographe avait évalué au départ. Autant de petits et grands moments de son histoire à lui, mais aussi, par la bande, de l’histoire du Québec. « Je ne fais pas de distinction entre les photos de ma vie et celles que je prends dans le cadre de mon travail, insiste le photojournaliste. Pour moi, c’est la même chose. Je gardais tout ensemble. »

Livre en (re)construction

Tout au long de l’élaboration de son nouveau livre — publié aux éditions Médiaspaul et qui aura pris forme en à peine quatre mois —, il estime avoir été capable de remettre la main sur environ 30 % du matériel disparu. Sur des négatifs éparpillés dans son condo, sur la dizaine de clés USB qu’il trimbale toujours avec lui, dans la corbeille de son ordinateur…

Le recueil photographique est ainsi l’occasion de revisiter les moments marquants de la carrière du photographe de renom, mais aussi de jeter un premier regard sur des clichés inédits que le photographe avoue avoir lui-même oubliés. Des premiers pas de René Lévesque à titre de premier ministre du Québec jusqu’aux plus récentes élections fédérales, en passant par la crise d’Oka et les manifestations monstres du printemps étudiant. Les portraits des politiciens côtoient ceux des artistes, des sportifs et, surtout, de ceux qui « ont vécu d’immenses drames dans leur vie ».

Au fil des pages, Jacques Nadeau raconte aussi, sous les plumes de Marie-Andrée Lamontagne et Louise Jacques, comment il a réussi à garder la tête hors de l’eau au cours des derniers mois.

Enquête en cours

L’enquête mise en branle cet été par le Service de police de la Ville de Montréal est toujours en cours, mais le photojournaliste entretient peu d’espoir de revoir un jour le fruit de son travail. L’hypothèse soulevée au lendemain du drame, comme quoi il s’agirait d’une vengeance, « d’un vol ciblé », est toujours la piste suivie par les enquêteurs responsables du dossier.

« Je ne comprendrai jamais ce voleur, lance Jacques Nadeau. Je ne suis pas dans sa tête, je n’ai jamais voulu le faire. Mais dérober ces photos ne lui donnera jamais accès à l’essentiel. Il n’a rien compris… Le plaisir, dans ce métier, c’est quand tu prends la photo. C’est à ce moment-là que tu as l’impression de vivre. »

A-t-il finalement réussi à faire le deuil de ces photos volées ? Jacques Nadeau marque une pause, reprend son souffle. « Je me suis fait à l’idée que je ne les reverrai plus, soupire-t-il. Maintenant, on continue. »

2 commentaires
  • Geneviève Dubreuil - Abonné 9 novembre 2015 09 h 53

    Mille bravos à M. Nadeau!

    Il faut énormément de courage pour passer à travers une telle épreuve! Je peux comprendre un tout petit peu l'ampleur de votre drame. En effet, il y a plusieurs années, je me suis fait voler mes photos personnelles dans mon appartement. Toutes mes photos prises entre mon adolescence et ma jeune trentaine. Rien d'autre n'a été volé. Vol effectué probablement par un voisin pervers... Pourtant, rien de spécial à voir dans ces photos : des photos de famille, d'amis, de chums, de mes premiers voyages. Mais des souvenirs de ma vie à moi! Ce qui me pince encore le coeur lorsque j'y pense, c'est la méchanceté derrière un tel acte...

  • Yvon Bureau - Abonné 9 novembre 2015 17 h 05

    Des vraiestos

    Rien n'est plus vrai qu'une photo. Rien n'est plus faux que son absence, que sa lointainitude. À elle seule une photo peut contenir toute la vie, tout l'univers.

    J'en appelle au voleur, à sa conscience, même à sa générosité, de vous les redonner.
    De la générosité, même chez un voleur, peut émerger des actes insensés, comme remettre des photos. Des fauxtos pour le voleur. Des vraiestos pour son preneur.