Les enquêtes et mythologies de Benjamin Sioui

Benjamin Sioui est-il l’alter ego de son auteur ? Quoi qu’il en soit, les deux nous font entrer de plain-pied dans la Santeria, cette espèce de vaudou cubain.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Benjamin Sioui est-il l’alter ego de son auteur ? Quoi qu’il en soit, les deux nous font entrer de plain-pied dans la Santeria, cette espèce de vaudou cubain.

Sous le soleil exactement, la silhouette de Benoît Bouthillette se fond dans l’ocre de cet après-midi d’automne. Le romancier, père de Benjamin Sioui — l’enquêteur très spécial de la Sûreté du Québec (SQ) aux origines amérindiennes —, a donné rendez-vous au Devoir à Compton, en Estrie, au milieu des vergers qui émiettent leurs dernières feuilles dans l’air ambiant. Pour parler de L’heure sans ombre, ce gros roman de plus de 500 pages qui met fin aux dix ans de silence (ou presque) de Sioui. Appuyé sur des piliers de lumière aveuglants, le ciel de ce glorieux jour d’octobre dessine un décor idéal pour aborder le parcours atypique de Bouthillette et de son personnage…

Alter ego ?

Le « milieu » montréalais a vu apparaître le sourire du blond Bouthillette au comptoir de l’Usine C, où il a dirigé la billetterie avant de devenir pendant plusieurs années le bras droit de la grande patronne, Danièle de Fontenay (le patron de Sioui à la SQ est un certain Daniel de Fontenoy…). Il s’est ensuite occupé de programmation à la Société des arts technologiques (SAT) durant quatre années et on l’a vu aussi traficoter dans des maisons d’édition montréalaises (Bagnole, Goélette, La courte échelle) où il a publié quelques romans jeunesse avant de s’installer pour de bon à Compton il y a maintenant trois ans, près du verger du Gros Pierre. Petit détail important, Bouthillette agit aussi depuis quelques années comme « directeur littéraire free-lance » pour Martin Michaud.

C’est dans La trace de l’escargot publié en 2005 aux éditions JCL — prix Saint-Pacôme du roman policier la même année — qu’est apparu le personnage atypique, on l’a dit, de Benjamin Sioui. Le brillant enquêteur a une formation de sémiologue et d’archiviste, mais surtout une affection toute particulière pour la poudre blanche — qui lui permet « de faire fonctionner ses neurones » —, la musique techno, la littérature et l’art contemporain. Après La trace de l’escargot, Bouthillette l’a maintenu en vie pendant dix ans dans quelques trop rares nouvelles publiées dans Alibis, Moebius, Le Devoir et dans le recueil Crimes à la librairie paru l’an dernier.

Pourquoi avoir attendu si longtemps ? « Parce que, répond Bouthillette, je souhaitais écrire une histoire que j’étais le seul à pouvoir raconter… et que je n’arrivais pas à l’écrire comme je voulais. D’où je voulais, plutôt ; c’est-à-dire en laissant Benjamin Sioui être Benjamin Sioui sans que Bouthillette intervienne constamment. En fait, en terminant La trace… il y a dix ans, j’avais déjà écrit le début de La somme du cheval [le titre général de la série de deux romans dont L’heure sans ombre est la première partie]. 150 pages. Mais ce n’était pas ça. J’ai tout repris il y a sept ans et j’ai réécrit les mêmes 150 pages… pour recommencer il y a quatre ans sans que je sois encore satisfait du résultat. Puis je suis reparti pour Cuba en janvier 2013, bien décidé à vivre ce séjour comme Sioui l’aurait vécu. Et ça a marché cette fois ! »

Mythologies

Car cette surprenante histoire se déroule, oui, tout entière à Cuba. « Je voulais rendre hommage à une société vraiment différente, contrainte mais libre, précise l’auteur. Cuba, c’est le pays de la langueur, de la musique et du métissage. C’est d’ailleurs un roman qui met en scène des extrémistes qui sont prêts à tout pour mettre fin au métissage et revenir au faux concept de “pureté originelle”. » Belle façon de souligner que L’heure sans ombre vient se placer dans une mouvance tout à fait contemporaine, même si certains peuvent y voir une sorte de polar plus ou moins ésotérique.

C’est que Bouthillette en profite ici pour que le sémiologue qui dort toujours en son héros puisse jouer à Roland Barthes, en décrivant les mythologies quotidiennes qui animent la vie cubaine contemporaine au-delà de tous les clichés. En plus de la scène électro cubaine et des monuments d’art vivants inscrits un peu partout sur l’île, on rencontrera tout au long du livre des paysages, des villes et même des quartiers de La Havane dont les touristes ordinaires n’ont aucune idée. Mais il nous fera surtout entrer de plain-pied dans la Santeria, cette espèce de vaudou cubain hérité du métissage des cultes animistes des esclaves africains et de la religion chrétienne.

Parce que Sioui, avec ou sans poudre blanche, est aussi un chaman par ses origines ; il a l’habitude des percées fulgurantes et la transe n’en est finalement qu’une autre forme. L’histoire s’amorce alors que l’enquêteur est initié à la Santeria… et que l’on a vraiment l’impression dès les premières pages de sentir le romancier écrire ses phrases une à une à nos côtés pendant que son héros émerge du néant. Comme si, dès le départ, le lecteur et Benjamin étaient complices et qu’ils étaient les seuls à voir les univers parallèles dans lesquels Sioui se voit plonger pour régler son enquête. Étrange…

Benoît Bouthillette racontera encore des milliers d’autres choses alors que la conversation s’étire en tous sens ; il parlera des dangers de l’intégrisme tout comme de la discipline quotidienne de l’écriture ; et de la nécessité absolue de l’art et de la beauté. Mais au-delà des fulgurances auxquelles nous a habitués son héros, il affirme aussi que toutes les aventures à venir de Benjamin Sioui vont résolument s’inspirer — sinon « plonger au coeur » — des mythologies autochtones du continent américain.

Bien sûr, Benjamin Sioui n’est qu’un personnage de roman. Mais il est quand même réjouissant de voir qu’un des premiers héros amérindien du polar québécois soit un enquêteur de la SQ. Cela tombe plutôt bien, non?

L’heure sans ombre

Benoît Bouthillette, Druide, Montréal, 2015, 542 pages