Athènes au temps de Praxitèle

La courtisane dépeinte ici, femme moderne avant la lettre, est une proche du sculpteur de la Grèce antique Praxitèle, dont on voit ici l’«Aphrodite Braschi».
Photo: Domaine public La courtisane dépeinte ici, femme moderne avant la lettre, est une proche du sculpteur de la Grèce antique Praxitèle, dont on voit ici l’«Aphrodite Braschi».

Après avoir renvoyé la musicienne qui venait de faire son entrée, raconte Platon dans son Banquet, les convives qui s’étaient réunis en la demeure d’Agathons’apprêtaient, entre hommes, à se laisser inspirer par les discours qui rendraient hommage au dieu Éros. Ainsi réduites au silence dans les textes que nous ont légués les Anciens, les flûtistes, danseuses, courtisanes ou autres prostituées qui animaient les banquets en Grèce trouvent une voix dans La première femme nue, à travers le personnage de Phryné.

Helléniste de formation, Christophe Bouquerel imagine la vie de cette courtisane originaire de la cité de Thespies, une « étrangère » aux yeux des Athéniens, qui sut bien s’entourer et qui fréquenta, dit-on, Praxitèle, l’un des sculpteurs les plus en vogue au IVe siècle avant notre ère. Des bordels du Pirée aux grands banquets organisés par l’élite athénienne, les expériences et les rencontres de Phryné révèlent les dessous d’une société qui considérait les femmes comme d’éternelles mineures.

Soif de liberté

Hétaïre respectée et influente, à l’instar d’Aspasie de Milet, proche du célèbre Périclès, le romancier fait de Phryné une femme moderne avant la lettre, un être en quête de liberté qui cherche à mener une vie meilleure dans le cadre de ce que lui permet sa société : « Même si je ne sais pas encore comment je vais pouvoir m’y prendre, je compte bien devenir une femme libre. » Destin singulier que celui de cette courtisane admirée par les peintres et les poètes du XIXe siècle, cette femme que chaque époque de l’histoire idéalise finalement un peu à sa manière.

Le mystère entourant Phryné tient pour beaucoup à sa relation avec le sculpteur Praxitèle. Plusieurs passages, parmi les plus intéressants du roman, nous font littéralement entrer dans l’atelier de l’artiste qui, selon les mots de l’auteur, travaille à « représenter le mouvement dans l’immobilité », à produire des « oeuvres se rapprochant de plus en plus de ces poèmes légers que l’on chante à la fin des banquets ».

À l’image de Phryné, le sculpteur est lui aussi en avance sur son temps. On le voit tourner le dos à la convention artistique qui réservait la nudité aux seuls hommes, en osant le premier dévêtir une déesse, s’inspirant de sa muse et bien-aimée. Le visage et le corps d’une simple mortelle aux traits divins se cacheraient derrière ces Aphrodites dévoilées, vénérées durant l’Antiquité et que l’on ne peut voir aujourd’hui qu’à travers quelques copies de l’époque romaine.

Le sujet méritait que l’on y accorde une attention particulière, mais le récit est passablement alourdi par ses 1200 pages, comportant quantité de descriptions et de digressions rapportées dans un style lyrique qui peut finir par lasser. Le livre plaira cependant aux lecteurs avides de détails historiques et d’ambiances exotiques, car il réussit bien à faire vivre, à travers les yeux d’une femme, une Athènes rayonnante, animée par ses philosophes les plus renommés, ses orateurs les plus habiles, mais aussi ses hétaïres dont l’histoire, racontée par les Anciens, ne se résume qu’à quelques anecdotes.

La première femme nue

Christophe Bouquerel, Actes Sud, Paris, 2015, 1200 pages