Fertile flux de folie

Daniel, un écrivain invité dans un festival littéraire en Écosse, doit prononcer une conférence sur la paix remplie de « tristes détails » au cours d’une sorte de banquet inaugural. Lui qui a pris du retard dans l’écriture de « son interminable livre », Les étranges années, y parlera-t-il de ces deux fillettes du Proche-Orient éprouvées par le destin, l’une menacée d’expulsion, l’autre dont l’école a été bombardée ?

Dans sa chambre d’hôtel, l’homme à la sensibilité à fleur de peau, déjà croisé auparavant dans l’oeuvre récente de Marie-Claire Blais, est assailli de rêves, de souvenirs et de visions. Le festin au crépuscule est le 8e titre d’une vaste fresque romanesque ininterrompue inaugurée avec Soifs en 1995 (Prix littéraire du Gouverneur général), prolongée ensuite avec Dans la foudre et la lumière (2001), jusqu’au plus récent Aux jardins des Acacias, paru il y a tout juste un an (tous chez Boréal).

Au milieu de décors éthérés, l’auteure pose une dense narration polyphonique faite d’une succession de monologues, comme pour faire obstacle aux violences du monde contemporain que sont le racisme, la prostitution, la drogue, les sévices sexuels, la solitude, les guerres.

À ces malheurs du monde répond une cosmogonie complexe et chorale, faite d’hommes, de femmes et d’enfants, d’artistes et de démunis, de travestis et de persécutés, de malades, de migrants et de vaincus, autant de marginaux en tous genres auxquels l’écrivaine a souvent donné vie auparavant.

Un choeur

En esprit, donc, Daniel verra défiler comme des ombres un certain nombre de personnages, qui affluent comme une drogue vers son cerveau ramolli par la fatigue du voyage. Augustino, le fils fantôme évanoui, écrivain lui aussi, révolté et provocateur. Ari, un sculpteur, Rodrigo, le poète du Brésil et son ami d’autrefois. Son fils Samuel, chorégraphe. Mais tout aussi bien Petites Cendres ou Fleur.

Cette reprise du même et de l’identique par l’écrivaine de 76 ans commence à prendre des airs de logorrhée. À tel point qu’on pourrait presque faire un copier-coller d’une critique précédente — en y ajoutant un peu de lassitude — pour rendre compte de ce nouveau tourbillon de voix « de toutes les révoltes » et de silhouettes fantomatiques porté par une narration froide et un peu stroboscopique. Des voix un peu à l’identique, laminées par une tonalité monotone et incantatoire qui prend toute la place, et par de longues phrases sans aspérités.

On a un peu l’impression, par moments, de regarder un film sans le son, et d’être l’observateur distant de dialogues et de gesticulations dont on arrive difficilement à faire sens.

Pour l’essentiel, si Le festin au crépuscule se distingue des autres titres du cycle de Marie-Claire Blais, c’est par son hommage rendu au rôle des artistes dans le monde, porteurs d’une parole en voie de disparition. Ainsi, l’écriture pour Daniel est-elle une « façon de choisir la folie sans être tout à fait fou ». Et l’écrivain, une sorte de témoin inspiré, un voyant, dont le rôle serait defoudroyer tous les ennemis des arts, l’ignorance, le fanatisme et l’intolérance.

C’est peut-être la pâle couleur qui distingue ce titre sombre de ses romans précédents.

Ce serait sous le signe de l’immensité, avait dit Mère à Daniel, tout se passerait sous le signe de l’immensité, avait-elle dit à Daniel dans ce rêve où Mère apparaissait incomparablement jeune, comme lorsqu’on se sent écrasé par la hauteur des montagnes, quelque vertigineuse altitude, ou que l’on côtoie de vastes océans, avait-elle dit, offrant à Daniel une coupe dans laquelle le vin rose, tout était de cette teinte rose, les vêtements laineux de Mère, son visage, ce poignet de Mère sous sa frange de laine, ce poignet que Daniel avait embrassé en disant, mais voilà que vous êtes guérie, que vous vous portez si bien, il faut le dire à Mélanie, avait dit Mère, afin qu’elle ne s’inquiète plus, promettez-moi, Daniel, de le dire à Mélanie, à part l’écrasement de tout ce qui est trop immense pour moi, ici, trop de montagnes, de rivières, trop de cette sauvage immensité qui m’est inconnue, à part tout cela qui ressemble aussi à l’immensité de l’univers, dans laquelle je résidais hier, rien de si différent peut-être, à part mon étonnement de ne plus savoir exactement où je suis oui…

Le festin au crépuscule

Marie-Claire Blais, Boréal, Montréal, 2015, 296 pages