Fernand Ouellette, passionné

Le poète, romancier et essayiste Fernand Ouellette
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Le poète, romancier et essayiste Fernand Ouellette

À l’occasion de la parution de ses Avancées vers l’invisible, Fernand Ouellette, 85 ans, qui porte beau et montre l’apparence d’une jeune soixantaine, reçoit Le Devoir chez lui, dans l’un de ses quatre bureaux de travail — un par genre littéraire —, bibliothèques pleins murs et tableaux fascinants en prime. Il écrit toujours dans un fauteuil de cuir rouge, sur une tablette, des textes qu’il retranscrit à l’ordinateur. Rituel d’une sage tranquillité.

D’emblée, Fernand Ouellette parle des autres : de son amitié avec Henry Miller, de ses rencontres aussi avec Lawrence Durrell, René Char, Chagall, mais surtout Pierre Jean Jouve, pour qui il a une grande admiration. « J’ai envoyé à Jouve mes premiers poèmes, à 23 ou 24 ans », avoue-t-il.

On aborde alors ces Avancées vers l’invisible, recueil de plus de 350 pages, écrit sous le signe de la maladie de son épouse, Lisette. « J’ai commencé ce livre en janvier 2013, et je l’ai poursuivi pendant la maladie de ma femme, maladie qui est apparue en mai. Poursuivre cette écriture a été un recours pour moi. J’ai d’ailleurs inséré, à la fin du recueil, vingt et un poèmes qui parlent expressément de cette mort. » On ne s’étonnera pas de la proximité de l’invisible qui parcourt ce livre. Ces poèmes, remarquables à plus d’un titre, sont une ode évoquant les Élégies pour l’épouse en-allée d’Alfred Desrochers, qui, sous un tout autre ton, avait su magnifier l’importance de l’amoureuse.

La mort et la musique

Nous abordons aussi et sans retenue la mort de son fils, qui fut pour lui si bouleversante. Il rappelle d’emblée que « Chloé Sainte-Marie chante le poème Auréolé, écrit à propos de cet événement tragique. » Dans la partie des Avancées intitulée L’Absent et consacrée à ce fils suicidé, à l’amour qu’il lui porte, il écrit : « Mon être oscille entre la joie / Et l’obsession de l’abîme. » Ces deux mots résument l’ensemble de l’oeuvre en marche. Il précise pourtant : « L’image la plus obsédante pour moi serait le levant, l’aube et la lumière. » Ce que confirme un très beau vers de son recueil précédent À l’extrême du temps, « ici allant avec le risque de l’espérance ». Il compare le travail qui en découle à un ouvrier qui casse la pierre noire pour en faire ressortir les pépites.

Ouellette fait alors entendre Le chant de la pierre, oeuvre de musique contemporaine pour deux voix et cornemuse composée à partir de certains de ses poèmes choisis pour leur rugosité par le français Philippe Leroux. Dans sa salle de musique, le moment est magique, Fernand Ouellette est en parfait accord avec ce privilège de voir ses textes rehaussés par les sons, lui qui a tant travaillé avec des compositeurs depuis 1960, dont Gilles Tremblay. « Ma mère était professeure de piano, mon père, bien qu’ébéniste, jouait du violon. Dès l’adolescence, j’ai été mis en contact avec la musique, avec Beethoven entre autres, vous voyez. »

Devant l’envergure de son oeuvre poétique, Ouellette se questionne quant à la qualité intrinsèque qui la guide. « Plus de deux mille poèmes depuis l’Inoubliable [2005], ça paraît beaucoup, mais ce qu’il faut chercher c’est le poème, celui jamais atteint, sa densité. » Le mot « transfiguration » traverse son travail, mène cette recherche d’une transformation profonde. « Ce mot est un des trois piliers de mon livre Dans l’éclat du royaume [1999]. Pour moi, la transfiguration est une nécessité vitale comme poète. On transfigure les mots qui sont des stratifications de sens. Elle leur donne une irradiation qui est insoupçonnée. On devrait lire un poème comme on écoute une musique, comme on regarde un tableau. Voir la lumière de ce qui apparaît. »

Si on le questionne sur l’importance des prix, il parle plutôt de son désir que les poètes québécois soient mieux reconnus à l’étranger, nomme le peu de ces auteurs présents dans la collection « Poésie » de Gallimard, regrettant en cela l’absence du rayonnement international de la poésie d’ici.

Quant à la poésie actuelle, il en souligne le manque de vision, l’horizontalité. « Ce que devraient comprendre les jeunes poètes, ce n’est pas l’importance du droit d’auteur, mais bien la qualité des rencontres qu’une publication peut provoquer. » Il est rebuté par leur réalisme trop souvent primaire. « Pour moi, le vrai travail poétique est la verticalité. C’est un autre monde. Je suis tourné vers la vie plus abstraite, plus intérieure. » Il persiste : « Je considère que la poésie doit être dans une liberté totale, et elle ne doit pas savoir où elle va ni ce qu’elle va dire. »

Après avoir dérivé de Celan à Marteau, revenant à ses deux derniers livres, dont les titres sont d’une extrême lucidité, il n’hésite pas à nommer « une progression vers l’adieu. Si on regarde L’inoubliable ou L’abrupte, on saisit que je dois amorcer une ascension dernière, qui se poursuit avec À l’extrême du temps et Avancées vers l’invisible. Je crains pour l’instant d’écrire, comme s’il était trop tôt après eux. Il ne faut rien précipiter non plus en poésie ».

Il confie : « J’ai écrit un seul poème depuis la fin des Avancées, soit le jour de l’anniversaire de la mort de ma femme. Il s’intitule Deuil. » Cet inédit, écrit le 17 septembre dernier, Fernand Ouellette l’offre aux lecteurs du Devoir.

«Deuil» (à Lisette)

Sur le chemin où l’esprit se risque,
Il ne prend que des roses pour repères,
Des roses qui ont traversé la mort ;
Ou bien des sourires scintillants de l’unique.

Je garde vif
Tout ce qui se renforce
En passant par les lèvres,
En s’élevant du souffle.

Le deuil est le lieu
Des mots d’hier qui se rassemblent
Pour se donner à la vraie lumière,
Sans quoi le temps qui me porte
Prend un détour
Par l’infini pour mieux se dissoudre.

Fernand Ouellette

Avancées vers l’invisible

Fernand Ouellette, L’Hexagone, Montréal, 2015, 376 pages