Voeux de pauvreté

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Les lecteurs de la revue Liberté connaissent la verve de son rédacteur en chef, Pierre Lefebvre. C’est d’ailleurs dans les pages de ce périodique que sont d’abord parus plusieurs des textes formant le recueil Confessions d’un cassé, que celui qui a également signé deux pièces de théâtre lançait cet automne.

Les sept chapitres de cet ensemble de réflexions forment une sorte de « biographie socio-économique » livrée dans le désordre. Les rapports problématiques du narrateur avec l’argent remontent si loin qu’ils constituent pratiquement une condition ontologique à son existence sur Terre. Sa pauvreté, assumée, relèverait moins d’un choix politique que d’une forme d’allergie violente. Ce n’est pas par alignement idéologique sur la simplicité volontaire que ce cassé-ci reste cassé, mais bien plutôt parce que se considérer lui-même comme une « ressource humaine » lui induirait des angoisses et tremblements bien pires que ne le fait la crainte de ne pas arriver à joindre les deux bouts.

Le défi de la colère

Il n’y peut rien, donc. Il est comme ça, refusant de se trouver courageux et parsemant ses monologues de petits aveux peu glorieux. Il n’en demeure pas moins que les Confessions de Pierre Lefebvre se lisent comme une véritable critique, quotidienne et intimiste, du capitalisme triomphant, les observations de l’auteur s’articulant comme le récit d’une résistance tout aussi quotidienne et intime, mais épuisante aussi : « Le défi le plus tenace du désargenté est […] d’avoir à longueur de journée à canaliser sa colère vis-à-vis d’une violence donnant l’impression d’arriver de partout et de nulle part à la fois. »

Ses piètres performances sur ce qu’on appelle « le marché de l’emploi » sont à cet égard exemplaires d’une désobéissance maligne : « C’est peut-être mon vieux fond catholique, mais l’éthique protestante du travail, j’ai toujours trouvé ça épais. À salaire minimum, j’ai toujours travaillé au minimum, même et surtout quand il m’était possible d’en faire plus. » Le seul poste sérieux — lire : avec un salaire annuel de 80 000 dollars — qu’il aura occupé, il le quittera après un mois seulement : « Chose certaine, j’ai sans doute scrapé là mon ultime chance d’appartenir à la classe moyenne. »

On retrouve l’auteur dramatique dans cette langue assez vivante et sans trop de fioritures. On peut souligner à cet effet que plusieurs de ces confessions sont passées par la scène, à l’occasion de cabarets littéraires par exemple, et que l’une d’elles figurait au programme du spectacle Tout ça m’assassine (2011) de Dominic Champagne. En subsiste une sorte de franchise dans l’adresse directe au lecteur.

Fieffé communicateur, Lefebvre parvient également à croquer de sa plume figures et saynètes à la fois jouissives et pathétiques. Les superbes victimes de ce talent sont Jean-Claude Gingras, l’ex-propriétaire véreux, avec « sa tête trop ronde de futur vieux beau », de même que l’avocat dont ce dernier se flanque pour sa comparution larmoyante à la Régie du logement : « Un grand fouet aux cheveux comme au costume gris, même le rouge de sa cravate n’arrivait pas à créer une impression de couleur dans cette affaire-là. »

Si toute résistance peut sembler dérisoire, Pierre Lefebvre se poste légèrement en marge du monde pour éclairer la course folle de ce dernier, source d’une certaine apathie collective. Le tout servi avec un humour grinçant et ravageur, mais sans cynisme.

Confessions d’un cassé

Pierre Lefebvre, Boréal, Montréal, 2015, 168 pages



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