La novlangue de la médiocratie

Alain Deneault
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Alain Deneault

Il semble trop facile pour un intellectuel de haut vol de mépriser le pouvoir universel des médiocres. Pourtant, dans son essai La médiocratie, Alain Deneault, philosophe et politologue, précise que ce pouvoir « ne souffre ni les incapables ni les incompétents ». La médiocratie doit donner l’illusion qu’elle est progrès, génie et espoir par l’apparence d’une pensée forte, la ruse des mots creux, la magie de la nouveauté, l’acrobatie de la suffisance.

Lorsqu’il s’en prenait à l’exploitation minière ou aux paradis fiscaux, Deneault avait l’avantage de viser des cibles beaucoup plus concrètes. En s’attaquant à l’« expert » en qui il voit « aujourd’hui la majorité des universitaires » et « la figure centrale de la médiocratie », l’intellectuel québécois qui enseigne lui-même à l’université risquait de tomber dans le piège des généralités et de l’arrogance. Il l’évite en insistant sur les liens tangibles que le haut savoir entretient avec le monde des affaires.

Il rappelle que Guy Breton, recteur de l’Université de Montréal, a évoqué en 2011, de manière détournée, l’effacement de la pensée critique devant les puissants par une formule provocante : « Les cerveaux doivent correspondre aux besoins des entreprises. » Avec pertinence et humour, Deneault signale que le virage insidieux de l’enseignement supérieur, voire de l’intelligentsia presque entière, se traduit par l’adoption, comme si de rien n’était, d’une novlangue.

Ainsi, explique-t-il, les « révoltes politiques » deviennent une « résilience », les « classes », des « catégories sociales », l’expression « justice fiscale » ne passe pas parce qu’on la juge « trop politique ». Les exemples sont aussi incisifs qu’éclairants, mais des termes, trop à l’emporte-pièce, auxquels il fait référence pour combattre cette édulcoration, ceux d’Alexandre Afonso, enseignant européen, charment sans convaincre : « L’université fait penser au narcotrafic en bande organisée. »

 

Les dissidents

D’ailleurs, l’essai de Deneault, conçu, comme l’auteur lui-même le révèle, à partir de pas moins de 44 chroniques et articles, manque d’unité, donc, malheureusement, de force. Malgré cela et ses références trop livresques, il n’est pas sans rappeler par sa fougue la critique acerbe de l’université que firent de grands esprits dissidents, comme Jacques Ferron dans Historiettes, avec une fine ironie, et Thomas Bernhard dans Maîtres anciens, avec une violence lumineuse.

Deneault n’a pas tort de penser que la frénésie informatisée des marchés financiers reflète une économie déshumanisée, que le mécénat et l’aide étatique instrumentalisent l’art, qu’il s’agit, dans les deux cas, de méfaits de la médiocratie. Mais il devient combien plus pratique, plus imaginatif, plus charnel lorsqu’il voit dans la génération qui cherchera « à ébranler et subvertir les fondements d’institutions médiocrates » celle d’Occupy Wall Street et de notre Printemps érable.

La médiocratie

Alain Deneault, Lux, Montréal, 2015, 224 pages