Albert Brie, à jamais silencieux

Albert Brie
Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir Albert Brie

Ses pensées patiemment ciselées dans des formules très souvent fulgurantes ont nourri de leurs lumières plusieurs générations de lecteurs. Écrivain hors norme dans l’histoire de la littérature québécoise, Albert Brie est décédé au matin du 27 octobre à la suite d’une longue maladie. Au Devoir, Albert Brie fut durant des années un incontournable pour les lecteurs, au même titre sans doute que la caricature du jour.

À compter de 1971, on peut le lire en page éditoriale, dans un espace taillé pour lui baptisé « Le mot du silencieux ». Le découvrant, l’essayiste et professeur Jean Marcel dira qu’il est « un écrivain prodigieux, à mettre quelque part entre le vieux Montaigne et le jeune La Bruyère ».

« Si tous ceux qui parlent pesaient leurs mots, comme l’air serait léger ! » me disait-il lors d’une rencontre chez lui. L’homme pèse ses mots. Et dans l’élégance donnée par l’infinie légèreté de ses formules bien ramassées, il finit par peser lourd.

Fils de marin

Journaliste, scénariste, auteur prolifique de billets humoristiques et philosophiques, Albert Brie est né le 6 décembre 1925 à Québec. Son père marin meurt en mer alors qu’il n’a que neuf ans. Il fait des études modestes. Faute d’argent, l’université apparaît hors d’atteinte. « Ma culture a été acquise par la lecture », dit-il sobrement en entrevue. Voilà un autodidacte étonnant de discrétion compte tenu de ses traits parfois assassins. Seul, anarchiste sur les bords, il considère que « l’information a élevé le commérage à la dignité de la culture » et qu’« il y a moins de cerveaux lumineux que de crânes éblouis », disait-il aussi.

Albert Brie s’enferme volontiers à son bureau, des heures durant, avec ses cigarettes et sa dactylo. La forme courte sera la sienne, même s’il avoue avoir été à l’occasion tenté par l’aventure de textes plus longs. « Jai toujours eu un culte pour la langue. […] J’aimais la parole bien dite. »

Il écrira beaucoup non seulement pour les journaux, mais aussi pour la radio et la télévision. On le trouve derrière des émissions de variétés qui eurent leur heure de renommée. Albert Brie participe à des émissions humoristiques et culturelles telles que Silence, la cour est ouverte, Le père Tobie et Phono-micro. À CBF, la radio d’État, il signe aussi des sketches pour la série Trois de Québec et devient le scripteur attitré de la très populaire émission Chez Miville. Pour la télévision, il collabore aux émissions de variétés Music-Hall, Les couche-tard, en plus de signer des scénarios inspirés des romans policiers pour Les enquêtes Jobidon. Il écrit aussi pour les émissions Dix sur dix et Déjà 20 ans, sans compter des sketches qu’il rédige pour la revue musicale Henni soit qui joual y pense. En un mot, Albert Brie n’arrête pas. « J’ai commencé à écrire quand on m’a demandé de le faire. Je n’écrivais pas en secret. J’écrivais pour d’autres. »

Il était surpris le jour où je lui avais demandé une entrevue, certain après tant d’années d’avoir été oublié. La postérité ne l’intéressait pas, mais il était heureux de ne pas être oublié. Comment pourrait-il l’être ?

« J’écris d’abord pour moi-même, pour me vider le coeur, même s’il n’y a pas grand-chose à vider. » Au fil du temps, sa spécialité s’établit : le trait d’esprit, la flèche qui fend le vent des raisonnements vains pour se planter en plein dans le mille.

« Les aphorismes sont des idées condensées en une seule phrase. Je les écrivais presque spontanément, selon des idées qui m’habitaient. J’ai toujours pensé par formules très courtes. J’étais homme de peu de mots. » Un homme de peu de mots certes, mais qui écrivit en vérité beaucoup, tout le temps, exceptionnellement bien.

4 commentaires
  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 28 octobre 2015 05 h 00

    Merci

    Merci Monsieur de nous avoir fait aimer une langue allègre et pleine d'humour. Et merci au Devoir de nous avoir permis de vous lire encore une fois.

  • Laurent Girouard - Abonné 28 octobre 2015 05 h 18

    Merci

    Merci, Monsieur Nadeau, de nous rappeler les fins aphorismes d'Albert Brie. Surtout celui-ci : « L'information a élevé le commérage à la dignité de la culture. » Merci aussi pour votre billet d'hier, « La conjuration des morts ». En ces temps moroses, la mémoire intelligente est rare et précieuse.

  • Gérald Grandmont - Abonné 28 octobre 2015 08 h 38

    Le maître des aphorismes

    Merci, m" Nadeau de nous rappeler les quotidiens moments de bonheur que de pouvoir lire ce maître des pahorismes que fut Albert Brie. Au-delà de la finesse et de l'humour que comportait ces textes courts, il provoquait la réflexion et les remises en quesion comme pas un.

  • Michel Lebel - Abonné 28 octobre 2015 11 h 30

    Merci!

    Au Québec, il y avait "le mot du silencieux" d'Albert Brie; en France, les éditos de "Sirius", le directeur du Monde, soit Hubert Beuve-Méry. Une écriture belle, consise, en plein dans la cible. De nos jours, on parlote beaucoup, beaucoup trop! Merci, M.Brie.


    Michel Lebel