La beauté fracassante des scènes de ménage

«Je pense que c’est la littérature qui a inventé l’amour», a confié au «Devoir» il y a quelques semaines Pierre Lepape.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Je pense que c’est la littérature qui a inventé l’amour», a confié au «Devoir» il y a quelques semaines Pierre Lepape.

Qui n’a jamais cédé, les joues rouges et le souffle coupé par la colère, à se jeter dans une scène de ménage ? Presque autant que l’amour, ces scènes sont quasi universelles. Et de formes aussi variées — bombardement d’assiettes, mutisme vengeur, répliques assassines, bouderie éternelle, gifles, cris et grincements de dents… Cette variété explique en partie l’intérêt du journaliste, critique littéraire et essayiste de haut vol Pierre Lepape, qui a concocté Scènes de ménage. Une anthologie.

« Je pense que c’est la littérature qui a inventé l’amour, a confié au Devoir il y a quelques semaines Pierre Lepape. Alors je voulais aussi voir comment la littérature rendait compte du quotidien de l’amour. Car les romans souvent parlent des débuts amoureux, des fins tragiques aussi quelquefois, mais pas de la vie quotidienne de l’amour. Je voulais voir comment les écrivains, depuis qu’il y a de la littérature et dans tous les pays du monde, en rendaient compte. »

L’auteur s’est déjà attardé à Une histoire des romans d’amour (Seuil, 2011). Cette fois, c’est le temps solide de l’amour qui l’a intéressé, le temps du ménage. « C’est un temps mixte, écrit-il dans son anthologie, où les forces de dissolution du couple des amants affrontent les contraintes de la vie en société, négocient avec elles — ouvertement ou de manière dissimulée — et passent un compromis qui replace les corps amoureux au sein du corps social. » Une friction, encore, entre l’intime et le social, entre le privé et le public. « Dans le ménage, poursuit-il, la société impose ou réimpose l’ordre qui avait été, potentiellement ou réellement, mis en danger par les dérèglements du désordre amoureux. C’est le retour des passions sociales ordinaires : la cupidité, le pouvoir, la guerre des sexes, la foire aux vanités. »

Les causes des empoignades sentimentales ? La jalousie, réelle ou imaginée. Les différences de classes sociales. Les ruptures de contrats, les bris de confiance, de loyauté. L’impossible expression de l’amour. « Quand j’ai commencé à travailler ce sujet, je me suis aperçu que la scène de ménage permettait la comédie, la tragédie, le drame ; toutes les nuances de la littérature. Au premier abord, la scène est comique. Mais des auteurs arrivent à tirer de cette situation ridicule des choses tragiques. Je voulais voir comment le roman et d’autres formes littéraires pouvaient rendre compte de cette crise amoureuse. Et ça m’a saisi de voir qu’une scène de ménage n’est pas la même au Japon et en Amérique du Sud. Alors qu’a priori on peut penser que les relations amoureuses sont partout pareilles, les littératures nationales rendent compte de réalités tout à fait différentes. »

La faute aux femmes

À travers quelque 80 scènes de deux ou trois pages, pensées à différents moments de l’histoire, tirées de textes d’Homère, de Raymond Chandler, Emily Brontë, Georges Feydeau, Corneille, Nabokov ou Svevo, monsieur Lepape dressent un portrait de l’évolution de l’amour et de ses emportements à travers la littérature. Cette littérature qui « a été longtemps entre les mains des moines, rappelle en entrevue celui qui a signé aussi des biographies de Diderot, Gide et Voltaire, fabriquée dans des monastères par des gens dont le célibat était obligatoire ; pour eux, il fallait d’une certaine manière qu’ils maudissent le mariage. Et ils étaient farouchement antiféministes. Alors si le mariage ratait, c’était toujours à cause des femmes. » Cette tradition, croit le penseur, a influencé toute la littérature européenne pendant très longtemps.

L’écrivain, peu présent dans son dernier livre, se contentant du rôle de « metteur en scène » réclamé par l’anthologie, y livre tout de même quelques conclusions. Ainsi, les époux trompés sont beaucoup plus nombreux que les épouses trompées « tant que les hommes ont le monopole de l’écriture ». Émile Zola a été un grand pourvoyeur de scènes de ménage littéraires, comme Maupassant. Colette, elle, « opère un renversement de la tradition hostile au mariage. Selon cette tradition férocement misogyne, les femmes, rebelles, perverses, énergiques, déterminées et rouées ne peuvent faire que le malheur des hommes qui ont l’imprudence de les prendre pour épouses. À cause d’elles, la scène de ménage fait partie de l’économie ordinaire des couples, une sorte de rituel au cours duquel l’homme est amené à contempler sa défaite. »

Selon Pierre Lepape, la scène de ménage contemporaine est peu différente de ses aïeules. « On n’évolue pas beaucoup en amour, finalement. Mais on change les manières de dire et de voir. »

Les scènes d’aujourd’hui ne réclament plus que les conjoints soient mariés ni hétérosexuels. Mais certains angles morts demeurent. Ainsi, la querelle domestique, provoquée par la pile de lessive à faire ou les chaussettes éternellement oubliées sur le plancher, est très peu exploitée. « Ces questions-là n’existaient pas pour plusieurs écrivains, estime l’auteur, elles étaient entre les mains des domestiques, pas dans la relation entre le mari et la femme, parce que c’était une littérature de bourgeois, en quelque sorte. Si Zola change beaucoup de choses, avec ses personnages accablés par la vie, il ne va pas là. Même les enfants dans son oeuvre sont posés dans un coin et ne font finalement qu’un bruit de fond. Ou prenez Colette : elle parle de choses intimes, mais s’attarde plutôt à ses chats qu’à ses enfants, comme si c’était une sorte d’annexe du mariage où il ne fallait pas entrer. Même les femmes qui écrivent, qui ont apporté plein de choses, un point de vue qui n’y était pas, s’arrêtent tout de même à la partie “ la plus littéraire ”. »

Il resterait donc des scènes encore à se faire et à se jouer… et des réconciliations, espérons-le, qu’elles se passent ou non sur l’oreiller.

Alors la scène arriva, la scène odieuse, imbécile, avec les reproches inattendus, les récriminations intempestives, puis les larmes. Tout y passa. Ils rentrèrent. Il l’avait laissée aller, sans répliquer, engourdi par cette soirée divine, et atterré par cet orage de sottises.

Scènes de ménage. Une anthologie

Pierre Lepage, Presses universitaires de France, Paris, 2015, 340 pages

1 commentaire
  • Brian Monast - Abonné 28 octobre 2015 20 h 36

    Zola, pas misogyne, et pas de lunettes roses

    Lisez l'Assommoir, de Émile Zola. Les hommes tombent dans la boisson et battent leurs femmes dans des scènes de ménages. Sinon, ils mentent ou trichent ou abusent des bonnes grâces du beau sexe. Au chap. 8, madame Bijard (si je ne m'abuse) meure d'un coup de pied aux tripes. Et ce n'est certainement pas présenté comme si elle avait fait quoi que ce soit pour mériter la violence contante, quotidienne dont elle est l'objet. Au contraire, tout est mis sur le compte des hommes et/ou de la boisson.

    Il faudrait voir qui porte les plus grosses lunettes, les auteurs recensés ou, dans le contexte du présent article, le metteur en scène.