Du grand piratage sémantique

«Le papyrus de César» introduit Doublepolemix (à droite), un personnage calqué sur le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange.
Illustration: Éditions Albert René «Le papyrus de César» introduit Doublepolemix (à droite), un personnage calqué sur le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange.

Les changements de garde peuvent vraiment avoir du bon ! Le papyrus de César (éditions Albert René), nouvelles aventures d’Astérix sorties en librairie jeudi et surtout deuxième histoire de l’ère post-Goscinny et Uderzo signée par les « repreneurs » Jean-Yves Ferri au scénario et Didier Conrad au dessin en fait état. Comment ? En confirmant, en mieux, l’appropriation de l’univers par le duo, amorcé il y a deux ans avec Astérix chez les Pictes — c’était bon, comme un caramel écossais —, mais également en renouant avec l’esprit originel de cette oeuvre patrimoniale, toute en décalage, qui a toujours trouvé sa finesse et sa pertinence dans l’art de critiquer le présent en le projetant dans un passé lointain et forcément improbable.

En allant voir ce qui se passe sous la couverture, on ne s’ennuie vraiment pas des épisodes manqués depuis L’odyssée d’Astérix par Uderzo-solo, qui, faut-il s’en rappeler, a mis au monde en 2005 Le ciel lui tombe sur la tête, album qualifié du plus épouvantable de la série, pour ne pas dire « pire bédé » des deux derniers siècles.

Sur ce papyrus, 36e aventure du petit guerrier au casque ailé, donc ? La date est toujours la même : 50 avant Jésus-Christ, mais les enjeux sont différents : l’empereur César se prépare à publier une brique, ses Commentaires sur la guerre des Gaules, dont le Tout-Rome devrait se mettre à parler. Sur les bons conseils de son éditeur, l’éloquent mais un peu fourbe Bonus Promoplus, le chef de presque toute la Gaule va accepter de travestir un tantinet la réalité en supprimant un chapitre, celui portant sur ses « revers subis face aux irréductibles Gaulois d’Armorique ». Il y était question d’un tour de Gaule, d’un bouclier Arverne, d’un otage ibère, d’un agent nommé Détritus, d’un domaine dit des dieux, de la Corse, vous savez, quoi !

Mauvaise bonne idée : au moment de la falsification du réel, un scribe numide nommé Bigdatha, agissant par idéal et refusant « qu’on censure un chapitre clé de l’histoire », va fuir le palais avec une copie du chapitre qui va se retrouver entre les mains d’un activiste gaulois du nom de Doublepolémix. Avec des traits inspirés par ceux de Julian Assange, agitateur et fondateur de WikiLeaks, ce Gaulois pas moustachu va trouver, lui, refuge avec la preuve de la contrefaçon césarienne dans le village des irréductibles, son ambassade de l’Équateur à lui. Ouf.

Du sarcasme et de l’élégance

Les références sont à peine subtiles, mais elles sont savoureuses en transposant au temps des sangliers et des vieux druides chargés d’enregistrer la mémoire du monde, tout comme les papyrus volés dans leur disque dur cérébral, plusieurs pans et travers de notre époque : le coulage d’informations qui dérange les puissants, l’activisme numérique, la quête du buzz dans les cercles d’initiés, les communications instantanées et concises qui dérapent, la naïveté du bon peuple face à l’horoscope… alouette. Le concept informatique de piratage et même de porte dérobée, cette « back door » qui permet à la NSA d’espionner tout le monde, s’incarne dans ce récit de manière presque lumineuse.

On y renoue avec l’élégance de plusieurs jeux de mots, avec ce sarcasme sans danger, mais toujours universel et sans frontière — à un moment, Astérix dit, lui aussi, comme un autre : « j’ai un plan » et va s’exposer à un rire moqueur. On y noue également avec deux incohérences à la frontière de l’hérésie : la première tient dans la forêt des Carnutes qu’Astérix et Obélix vont traverser en compagnie de Panoramix. Oupelaï : dans Astérix et les Goths (1963), les auteurs originaux avaient pourtant clairement établi que l’endroit était interdit aux non-druides. Les deux guerriers avaient dû alors rester à la porte, le temps de perdre leur druide et de donner du sens à leur aventure.

La deuxième ? Cet album ne finit pas sur un banquet au village, comme le veut la tradition, mais plutôt sur un post-scriptum ! Une audace, une liberté que le puriste devrait toutefois rapidement pardonner aux nouveaux conducteurs de ce char romano-gaulois bédé-comique, ce complément d’information servant en effet à rendre hommage en six cases et avec intelligence, digne dans les circonstances, à Albert Uderzo et René Goscinny.

Événement bédé de l’automne, ce Papyrus de César a été lancé simultanément sur la planète entière jeudi dans la démesure qui accompagne d’ordinaire l’illustre personnage qui en est le héros : le tirage est de 4 millions d’exemplaires, dont 2 millions pour l’édition en français et 2 autres millions pour les 20 autres langues. Astérix chez les Pictes s’est vendu à 5 millions d’exemplaires, portant ainsi à 365 millions de nombres d’albums vendus à ce jour depuis l’apparition d’Astérix en 1959 dans les pages du journal Pilote et ses premières aventures réunies en album en 1961 sous le titre Astérix le gaulois. L’album avait alors été tiré à… 6000 exemplaires.