L’envers du progrès de l’Inde

Lors de sa visite en Inde en 2010, le président américain Barack Obama a ravi les élites locales en disant que leur pays était « non pas une puissance émergente, mais une puissance émergée ». Mais L’Inde dans tous ses états, de Guy Taillefer, rappelle que, malgré un fascinant progrès socioéconomique, la nation traîne un lourd passé. Système de castes et infériorisation des femmes y semblent encore des maux graves, comme la rareté de l’eau saine.

Éditorialiste au Devoir, Taillefer a réuni ses chroniques publiées dans le journal durant son séjour en Inde de 2009 à 2014 pour constituer un essai aussi lumineux que mordant sur le pays où il découvre « le marché de la soif ». L’Inde possède seulement 4 % des réserves mondialesd’eau douce et elles sont très souvent polluées. Puits et camions-citernes pullulent, mais ne profitent essentiellement qu’aux riches.

« Ce qui est tout à fait dans l’ordre du capitalisme de sans-coeur — pardonnez-moi le pléonasme —, qui est malheureusement l’un des traits dominants du “développement” de l’Inde », écrit le journaliste. Malgré la démocratie et l’égalité officielles, une autre injustice subsiste, dictée par la religion traditionnelle du pays : l’hindouisme. Il s’agit du système de castes qui exclut notamment de la société majoritaire et hiérarchisée les dalits (appelés aussi les intouchables), les aborigènes et les musulmans.

Interviewé par Taillefer, un sociologue appartenant aux dalits, qui forment plus de 16 % de la population, révèle : « Des 1400 professeurs dans neuf universités centrales, selon mes calculs, seulement quatre étaient dalits. » Les hautes castes contrôlent toujours les institutions.

L’anglais à tous crins

La condition des femmes en Inde, par ailleurs, ne se prête nullement à la plaisanterie. Taillefer s’indigne au plus haut point de la discrimination qu’elles subissent au nom de traditions obscurantistes et brutales. Il lui suffit d’énumérer le viol, « presque culturellement approuvé », aux dires de Shoma Chaudhury, ex-éditrice de l’importante revue indienne Tehelka, le crime d’honneur, le foeticide féminin, l’ostracisme contre les divorcées, l’assassinat pour « sorcellerie », le mariage forcé de fillettes…

S’il y a un sujet que Taillefer aborde et qui, contre toute attente, rapproche curieusement l’Inde d’un Québec auquel rêvent certains Québécois, c’est bien l’usage de l’anglais, ce legs colonial. Pour l’occasion, le journaliste crée un bijou d’humour caustique : « L’anglais est un tremplin, mais la piscine est vide. »

À peine 5 % savent vraiment le parler, mais presque 70 ans après l’indépendance arrachée à la Grande-Bretagne, il reste de facto la langue officielle à côté de l’hindi, idiome du nord du pays. Taillefer emploie le mot « déification » à propos de l’anglais, comme si cette langue prolongeait l’esprit de caste et la phallocratie d’une Inde avide de marier tradition étouffante et folle modernité.

L’Inde et les États-Unis sont parents par leur conservatisme moral.

L’Inde dans tous ses états

Guy Taillefer, Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2015, 292 pages