Pierre Perrault au-delà du folklore

Pierre Perrault
Photo: Office national du film Pierre Perrault

Dans l’avant-propos des entretiens inédits qu’elle a eus en 1980-1981 avec le poète et cinéaste Pierre Perrault (1927-1999), l’ex-journaliste Simone Suchet n’hésite pas à rappeler que certains le « trouvaient passéiste, peut-être même un tantinet réactionnaire ». Pourtant, il a déploré, devant elle, l’importance donnée à Maria Chapdelaine, de Louis Hémon, roman écrit en 1913, et à la vision qui s’en dégageait « d’un Québec simplifié de carte postale ».

Intitulés Un homme debout, ses entretiens clarifient la pensée de Perrault. Avant la réponse indignée que le poète fit en 1978, dans Le Devoir, au « testament politique » anti-indépendantiste et très conservateur de Félix-Antoine Savard, publié dans le même quotidien, il passait souvent pour un disciple de l’auteur de Menaud, maître-draveur, roman épique de 1937 qui fait écho à Maria Chapdelaine.

En 1991, Perrault opposera Savard à Jacques Ferron en précisant que le Menaud du premier « est un chanoine qui a appris à bûcher dans un presbytère », alors que l’autre écrivain, plus jeune et plus moderne, « s’abandonne au débraillé de ses personnages ». Dans ses entretiens, le poète, né à Montréal, rebelle à la culture classique et urbaine qu’on lui a inculquée, affirme d’ailleurs avoir découvert la vraie poétique, celle des gens de la glèbe québécoise et du Saint-Laurent, « en dehors de l’écriture ».


Ne ressembler à personne

Cet artisan du cinéma direct coréalisa en 1963 l’admirable Pour la suite du monde sur la pêche au marsouin à L’Isle-aux-Coudres, activité alors en voie de disparition, mais qu’il voyait comme un trésor de poésie populaire. Cela lui permet de soutenir que « le film est moins important que les hommes que l’on filme ». Pour lui, l’artiste est contemplateur de l’objet qui le happe par sa fraîcheur. Perrault va jusqu’à dire : « Je ne suis pas un créateur. »

Ses entretiens tiennent de la confession. Le lettré y avoue sa honte de rester distinct du peuple : « Les gens qui ne ressemblent à personne d’autre qu’eux-mêmes me fascinent même si, moi, je suis loin d’être parvenu à ce stade. J’ai encore de la pudeur et un certain amour-propre… »

L’authenticité inspire aussi l’indépendantiste : « Je ne me crois pas autorisé à décider politiquement d’un avenir pour le Québec, mais je peux en décider poétiquement. Je peux réclamer une possession poétique, charnelle, toponymique. J’essaie de revaloriser les mots qui ont été désavoués. » La culture québécoise le séduit parce que, loin des grandes capitales, elle demeure « clandestine ».

Néanmoins, sans une évolution naturelle tournée vers l’ouverture au monde et la modernité, cette culture dégénérera en la « folklorisation intense » que d’aucuns suspectaient à tort chez Perrault, mais qui l’angoissait déjà terriblement. « C’est de vivre pourtant qu’on meurt », murmurait le poète en sachant que de l’art vivant presque seul l’esprit survivra.

Un homme debout

Pierre Perrault, entretiens avec Simone Suchet, Varia, Montréal, 2015, 206 pages