Faune nordique

L’univers nordique souvent sombre de ce premier roman est éclairé par la lumière fragile des enfants.
Photo: Caroline Montpetit L’univers nordique souvent sombre de ce premier roman est éclairé par la lumière fragile des enfants.

On croise dans ce livre la faune habituelle du Nord : une poignée de géologues, de travailleurs sociaux, d’infirmières ou d’ouvriers de la construction. Quelques « nouveaux missionnaires blancs » venus prêcher une bonne hygiène de vie aux habitants du Nunavik.

Ceux qui, pour la plupart, montent au Nord le temps d’une saison de labeur et qui en repartent à la façon des oies sauvages, venus y profiter du soleil de minuit avant de fuir à temps les rigueurs de l’hiver. Ils y vont par idéalisme, pour faire de l’argent, par simple goût de l’aventure ou pour y calmer leur mal de vivre.

C’est cette réalité qui donne son titre à Nirliit (« oie » en inuktitut), le premier roman de Juliana Léveillé-Trudel. La narratrice, une jeune enseignante qui revient chaque été à Salluit, à la hauteur du 62e parallèle, à la pointe du Nord-du-Québec, s’adresse à son amie Eva, Inuit et belle grand-mère de quarante ans, disparue depuis des mois et dont le corps n’a jamais été retrouvé.

Eva, qui, dans sa « langue de poésie rugueuse », lui avait appris à nommer un peu mieux la beauté du Nord. « Une beauté en forme de coup de poing dans le ventre, il y a juste la toundra qui fait ça, paysage complètement démesuré et bouleversant tout seul au bout du monde avec si peu de gens pour l’admirer. »

Une terre de grands mystères aussi. Un vaste théâtre où soufflent comme des grands vents, peut-être plus qu’ailleurs, les drames et les tragédies. Un espace sans limites qui ressemble aussi à une prison pour plusieurs de ceux qui y vivent, lourds de tous les désirs empruntés et de l’alcool de contrebande.

Un univers nordique souvent sombre, mais éclairé par la lumière fragile des enfants, « des enfants que je quitte heureux et libres à la fin de l’été pour les retrouver démolis et perdus l’année suivante, sans arriver à comprendre ce qui se passe entre dix et onze ans dans ce village du bout du monde ».

Misère de riches
 

La narratrice, elle, y promène son regard avide de beauté et son idéalisme d’oie blanche. « Je me sens coupable de mon pays riche, de ma famille unie, de mon éducation, j’ai besoin d’éteindre des feux et de sauver des enfants, j’ai besoin de faire quelque chose dans ce monde pourri, j’ai besoin de courir d’une bande de laissés-pour-compte à une autre, j’ai besoin sinon je pourrais m’asseoir et pleurer ou lancer des bombes. »

Elle y donne libre cours aussi à sa révolte, s’adresse aux uns et aux autres (comme à Alex, qui l’a laissée pour une Inuit) et ne se prive pas de critiquer au passage les Blancs venus là-bas s’offrir « une parenthèse nordique avec des femmes qui les aimeront trop ».

Sorte de carnet d’observation qui pointe sans trop de complaisance la violence et le fatalisme désespérants, avec un gros plan sur la situation catastrophique des femmes, Nirliit raconte ainsi les histoires d’amour des uns et le désespoir des autres.

Avec un mélange de poésie et d’anthropologie, Juliana Léveillé-Trudel, née à Montréal en 1985, offre un tableau tout en contrastes de cet univers qu’elle fréquente depuis quelques années. Un cri du coeur pour le Grand Nord et ses habitants porté par une écriture forte. Mais une faiblesse de structure — décousue, sans fil conducteur apparent — empêche Nirliit d’être le grand roman qu’il aurait pu être.

Un livre touchant et d’une grande justesse, pourtant, qui transporte jusqu’à nos latitudes une parole de témoin beaucoup trop rare. Et qui soulève aussi plusieurs questions. À commencer par celle-ci : « Comment ça se fait que toute cette richesse ressemble tellement au tiers-monde ? »

Hé oui, Philippe, il y a des gens qui ne viennent pas au Nord que pour faire de l’argent. Moi, j’aime ça, ici. J’aime les enfants, les gens, la langue, les chiens, le paysage, le soleil de minuit, les aurores boréales, les caribous, la toundra, les montagnes, les balades. J’aime qu’on soit douze dans une boîte de pick-up pour descendre la côte de l’aéroport au grand vent. J’aime les paquebots qui mouillent majestueusement dans la baie et tout le va-et-vient autour. J’aime le fjord peu importe sa couleur et son niveau d’agitation. J’aime cueillir les moules à marée basse et sourire intérieurement en me disant que j’ai chassé mon souper.

Nirliit

Juliana Léveillé-Trudel, La Peuplade, Chicoutimi, 2015, 184 pages