Patrice Desbiens: partout et nulle part

Patrice Desbiens
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Patrice Desbiens

Patrice Desbiens sur Facebook ? LE Patrice Desbiens, poète à la réputation revêche ? Oui, c’est lui, le vrai de vrai, qu’on voit surgir là, parfois, au détour d’une conversation littéraire. Et c’est le Desbiens qu’on connaît, le vrai de vrai, avec lequel on renoue aussi dans Vallée des cicatrices, son sixième recueil à paraître à l’enseigne de l’artisanale maison L’Oie de Cravan. Un Desbiens plus que jamais taraudé par l’imminence de la mort, quoique toujours familier comme un vieux chum, quelque part entre autoreprésentation et autodérision, tendre émerveillement et salvatrice ironie, triviales scènes du quotidien et réminiscences en vrac. Pareil et, en même temps, pas pareil, sur la même route, mais pas au même kilomètre.

Un Desbiens qui, à chaque recueil, gagne des disciples. Desbiens, poète vivant parmi les plus lus de l’Amérique francophone ? Certainement.  L’amour, c’est pas pour les peureux , chante Vincent Vallières sur son plus récent album, Fabriquer l’aube, en lui empruntant un des vers qui résume le mieux Sudbury [recueil marquant de 1983, Prise de parole]. Chloé Sainte-Marie et ses amis compositeurs mettent depuis quelques années de la musique autour de ses textes. Quant au comédien Harry Standjofski, il présentait l’automne dernier sur la scène de La Licorne, à Montréal, son adaptation théâtrale du schizophrénique livre bilingue L’homme invisible / The Invisible Man. Un journaliste demandera à un jeune musicien cool ce qu’il lit ? Parions un vieux 2 $ que le nom de Desbiens sera prononcé.

Desbiens, partout ? Oui. Mais Desbiens nulle part, pense Maxime Nadeau, copropriétaire de la librairie ambulante Le Buvard. « En poésie, il y en a qui sont clairement influencés par lui, par une certaine esthétique qu’on pourrait qualifier de trash. Il y a aussi un François Rioux [Poissons volants, Quartanier] qui peut parfois faire penser à Desbiens. Tout le monde en saisit un morceau, mais personne n’est vraiment, totalement, son héritier. Il y a trop de choses dans Patrice Desbiens. »

Pour d’autres, Desbiens pourtant ne sera jamais que le chantre des tavernes peuplées d’ouvriers débinés. « L’affaire, c’est que je ne bois plus depuis une couple d’années. Il y a du monde qui pense encore que je vis ce qui est dans Sudbury. Ce n’est plus mon monde, ça », raconte au bout du fil le Franco-Ontarien né à Timmins, qui habite Montréal depuis 1993. « J’étais là dans le temps, faque j’écrivais ce que je voyais. Maintenant, je suis ici, faque j’écris ce que je vois ici. »

Et écrire ce que tu vois, c’est ça, le modus operandi ? « Ben, tu simplifies pas mal. Dit de même, ça fait un peu Journal de Québec. On dirait, des fois, que vous êtes tous allés à la même école, les journalistes », réplique-t-il, sur le ton de la douce et espiègle exaspération.

Pas jouer au littéraire

En donnant à son écriture les allures d’un banal travail du sténo-dactylographe, qui retranscrirait tout nu ce qui surgit sous ses yeux, Patrice Desbiens aura peut-être parfois pu passer pour celui qui estampille du sceau « poésie » ce qui n’en est pas. Seulement dix petits mots au milieu de la page 32 de Vallée des cicatrices : « un nuage / un // nuage de pluie / pris sous la / glace ». Le poème s’intitule « poème », comme si le cascadeur de l’amour tenait à rappeler que ça n’a pas à être plus compliqué que ça, la poésie.

Ces images immédiatement compréhensibles produisent leur lot de petites épiphanies chez un public qui ne se précipite habituellement pas dans la section poésie de son marchand de livres favori, raconte Maxime Nadeau. « C’est le poète que je recommande à ceux qui veulent s’initier à la poésie et qui, très souvent, n’ont lu que les classiques français, explique-t-il. Il représente une façon de faire de la poésie que bien des gens, encore, ne s’imaginent même pas, quelque chose d’en apparence très simple et qui, pourtant, force l’admiration de la plupart des poètes qui, eux, reconnaissent tout le travail nécessaire pour arriver à une telle limpidité. »

« On est habitué à une poésie qui se prend au sérieux, avec son lyrisme, avec sa tendance à surécrire, à poétiser, alors que chez Desbiens, il y a quelque chose de très pur », observe pour sa part l’écrivain Patrick Roy, un fidèle de son oeuvre, qui signait en juin dernier son deuxième roman, L’homme qui a vu l’ours (Quartanier), et dont le disque dur recèle de nombreux poèmes inédits. « Ça donne des passages qui ont presque l’air badin, mais devant lesquels on ne peut que dire : “Oui, c’est ça. C’est exactement ça !” Quand j’ai l’impression de faire de la poésie, quand je veux arrêter de jouer au littéraire et vraiment écrire, je reviens à Desbiens. Il peut te sortir un truc très, très concret, puis faire des remarques presque philosophiques, mais pas chiantes non plus, ajoute Patrick Roy. Patrice Desbiens, c’est le gars qui peut autant te parler de son scotch que de la résilience et de la solidité de l’arbre qui a tué Albert Camus. »

Des nouvelles

Patrice Desbiens est maintenant sur Facebook, donc. Il y a quelques années, nous aurions sans hésiter conclu à l’usurpation d’identité. Retranché dans son mutisme, l’homme, jadis très présent sur scène, sortait peu, s’entêtait à vivre sans ordinateur, déclinait les propositions d’entrevues. S’il a encore fallu gentiment lui tordre le bras, la semaine dernière, pour qu’il accepte de poser devant notre photographe, ses réticences sont moins bétonnées qu’avant. Desbiens sur Facebook. Pourquoi le signaler ici ? Surtout pour dire que Patrice Desbiens va mieux ; qu’il a, en 2013, été gravement malade, que ses proches ont eu peur et qu’il a eu peur lui aussi, mais qu’il parle aujourd’hui avec la voix ragaillardie de celui qui prend soin de lui. Son rapport au monde, et à la vie, semble s’être considérablement pacifié ; le voilà, parmi nous, sur le grand perron d’église virtuel.

Mais toujours pas facile à épingler, le bonhomme, non, surtout quand, après avoir répété « Moi, qui je suis, c’est pas important » à quelques reprises pendant l’entretien, il lance, au moment de raccrocher : « J’espère que ça ne sortira pas tout croche, ce que je t’ai dit. » Refuser d’entretenir le mythe, mais se soucier de ce qu’on écrira sur lui : on ne fait pas plus Desbiens que ça.

Si tu n’es pas content, Patrice, il y aura toujours Facebook ? Tu sais où trouver l’auteur de ces lignes.

« Tu veux que j’écrive sur ton wall ou en privé ? »

Patrice Desbiens en trois recueils et quelques vers

Sudbury (Prise de parole, 1983)

« Je me réveille en pensant à toi. / Tout ce qu’on a fait ensemble, tout ce qu’on s’est / dit / me passe dans la tête détail par détail comme un / documentaire. / Et je pense : je pourrais écrire un poème qui / commence

Rouleaux de printemps (Prise de parole, 1999, 2015)

« Je suis certain que / la serveuse est / francophone. // Je devine son / accent / circonflexe. // Des écureuils sortent / de mes yeux / et sautent dans / le feuillage / de ses yeux. // Je lui parlerais / en français mais / le café est déjà / assez cher / comme ça. »

Grosse guitare rouge (livre-CD avec René Lussier, Prise de parole, 2004)

« la chambre est / grande comme / la Chine // le lit en est / la capitale // on fait la / révolution »

Vallée des cicatrices

Patrice Desbiens, L’Oie de Cravan, Montréal, 2015, 60 pages