10 ans d’Alto, l’édifice de papier

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L’éditeur Antoine Tanguay lançait il y a dix ans sa maison d’édition à Québec, avec le premier roman d’un auteur jusque-là discret. Nikolski, de Nicolas Dikner, demeure à ce jour le plus beau — peut-être parce qu’inattendu ? — succès d’Alto.

Se sont depuis ajoutés au compteur 118 titres, signés par 56 auteurs, la moitié étant Québécois, l’autre étrangers (essentiellement Canadiens anglais). C’est grâce à l’aval et à l’aide de Guy Champagne, éditeur de Nota bene, qu’Alto a pu démarrer, il y a une décennie. « Guy a cru au projet, il était prêt à embarquer en 30 minutes, se remémore au téléphone l’intarissable Antoine Tanguay. C’est exactement ce qu’il refait avec Triptyque [rachetée récemment par Nota bene]. Des gens comme ça, capables de croire aux projets des autres et de les pousser, c’est rare, et en ce sens je lui dois entièrement Alto. »

Au départ, Alto veut porter des textes de story-telling. Monsieur Tanguay rigole. « J’ai encore du mal à définir ce que ça veut dire… Je suivais mes influences de l’époque. Je suis un lecteur de littérature américaine, de Paul Auster, de ceux qui flirtent avec l’impossible ou le réalisme magique. J’ai gardé un goût pour la liberté dans les récits et pour la liberté totale de l’imaginaire, et pour cet héritage américain qui veut construire un texte sur la volonté de raconter une histoire. » C’est une des choses qu’il a apprises, à la longue : « Raconter n’est pas si facile que je le croyais. Je suis devenu plus sensible à la technique et à la mécanique des textes. » Se sont joints à l’écurie au fil du temps Karoline Georges, Marie Hélène Poitras, Élise Turcotte, Martine Desjardins. Entre autres.

Ses «Jedis»

La traduction de textes de l’anglais faisait aussi partie du projet initial. Et Alto a réinsufflé un élan à la façon de « traduire québécois », de « rendre la traduction la moins étrangère possible ». Antoine Tanguay s’est entouré de celles et ceux qu’ils appellent ses « Jedis », parfois aussi auteurs à part entière au catalogue — Sophie Voillot, Dominique Fortier, Catherine Leroux, et désormais Éric Fontaine, Lori St-Martin et Paul Gagné —, qui traduisent pour lui.

Il croit au « travail de proximité », au fait qu’un texte venu de loin gagne à être promu par une maison du cru, à être porté dans les salons du livre régionaux, à être poussé de manière personnelle, à être donné de main à main. « La façon dont on diffuse le livre dessine aussi le label de l’éditeur », croit M.Tanguay, qui est fier d’avoir trouvé plus de lecteurs d’ici à David Mitchell, Patrick de Witt, Eleanor Catton, Sarah Walters, par exemple, que ce qu’ils auraient gagné ici à travers leurs traductions « françaises de France ». Et le jeu des traductions se fait aussi dans les deux sens : L’orangeraie, de Larry Tremblay, a trouvé maison dans neuf pays.

Repousser les limites

Et l’avenir ? Antoine Tanguay veut repousser les limites qui définissent son projet éditorial. Une percée déjà entamée par la constitution de l’équipe qui l’entoure désormais. « Je ne suis plus seul à prendre les décisions, ce qui m’a amené à m’ouvrir à des textes que je n’aurais peut-être pas faits il y a huit ans. Je me suis affranchi de mon idée initiale, j’ai commencé à m’étonner moi-même — en publiant les textes de Christine Eddie ou de Deni Y. Béchard, par exemple, à teneur biographique, alors qu’au départ je voulais rester sur les terrains de l’imaginaire. Je suis allé plus loin que ce que je pensais, et je veux continuer à prendre de plus en plus de risques. »

Au programme des prochaines saisons, de la sci-fi, de l’horreur (avec Nick Cutter), encore des livres illustrés, encore un investissement, que l’éditeur considère symbolique, dans de belles éditions : cartons luxueux, estampages, moirages, encres lamées, quitte à baisser souvent la rentabilité, pour faire le plus bel écrin au texte. « On ne peut plus être dans la logique figée des propositions éditoriales telles qu’elles se déployaient il y a quinze ans. Il faut poser des gestes fous pour provoquer, à l’autre bout, le geste fou qu’est de nos jours acheter un livre. La folie appelle la folie », croit celui qui fut auparavant libraire et journaliste.

« Il y a un écosystème dans un catalogue d’éditeur, termine l’éditeur Antoine Tanguay. Il n’y a pas de petits et de grands textes. En enlevant un morceau, même celui qui semble le moins significatif, quelque chose tombe. L’édifice complet est fait de réussites et d’échecs. » Un jardin de papier, quoi.