L’Inde, terre de contrastes

À l’automne 2009, Guy Taillefer s’est donné comme mission de « décoder » la société indienne et son extraordinaire expérience démocratique, qu’on connaît très mal au Québec.

Le journaliste du Devoir, qui occupe aujourd’hui la fonction d’éditorialiste, devait au départ séjourner deux ans dans ce pays, le deuxième du monde après la Chine pour l’importance de sa population. Il y est resté jusqu’à la fin de 2014, soit cinq ans. « Le bonheur aura été d’aller à la rencontre d’une société très jeune [60 % des gens n’ont pas 35 ans. La moitié ont 25 ans ou moins]. C’est une société qui a la vie devant elle. C’est aussi une jeune démocratie [60 ans] pleine de défauts », explique le journaliste.

Non seulement la population indienne est jeune, mais elle affiche aussi une forte propension à s’interroger sur son avenir, poursuit Guy Taillefer qui, de son propre aveu, devient intarissable quand on lui parle de l’Inde. « Les médias y sont hyperdéveloppés : c’est une mine d’or pour un journaliste expatrié qui veut lire dans tous les domaines », ajoute-t-il.

Le journaliste globe-trotter a noté un autre trait fort de la personnalité nationale du géant indien : « Malgré ses hauts et ses bas, cette société est d’un optimisme extraordinaire. Il y a un sentiment collectif que les choses ne peuvent que s’améliorer. À tort ou à raison. Même chez les très pauvres, qui sont des centaines de millions. En effet, c’est encore la moitié de la population qui ne gagne pas plus de 2 dollars par jour. »

Guy Taillefer vient de publier un recueil de 80 des quelque 200 chroniques et articles de blogue qu’il a écrits pour Le Devoir au cours des cinq dernières années. L’ouvrage intitulé L’Inde dans tous ses états est doté d’une préface signée par l’écrivain François Hébert et d’une postface écrite par Serge Granger, professeur à l’Université de Sherbrooke.

« Ce n’est pas un livre qui fréquente les cercles du pouvoir. J’étais beaucoup plus intéressé à voir comment la vie sociale se développait, dans un contexte de boom économique, avec des enjeux comme la lutte contre la pauvreté, l’égalité ou l’inégalité hommes-femmes, précise Guy Taillefer. Le bonheur de ces cinq années, c’était aussi de faire le pont entre deux planètes, de regarder la vie par la fenêtre : c’est une société d’une grande richesse et d’une grande diversité, qui me fascinait et où j’avais tout à découvrir. »

L’Inde que décrit Guy Taillefer n’est pas l’espèce d’Éden de spiritualité et de paix béate que d’aucuns imaginent. « Les rapports sociaux sont durs, les déplacements dans les grandes villes où la pollution s’aggrave sont difficiles, dit-il. L’urbanisation tend à faire disparaître lentement mais sûrement le système des castes, mais elle engendre une pollution épouvantable. »


Conscience féministe

Le journaliste s’était rendu une première fois en Inde, en simple touriste, en 1997. Il dit s’être senti chez lui, étrangement. « C’est quelque chose d’inexplicable : tu arrives sur une autre planète et tu as le loisir d’être toi-même. C’est une expérience libératrice, même si je ne suis pas du tout allé là-bas dans une perspective religieuse. En passant beaucoup de temps dans un pays aussi différent et aussi religieux, tu découvres à quel point tu es nord-américain. Tu prends conscience de ton identité et tu l’assumes. Tu en vois les bons côtés. Nous vivons quand même, toutes proportions gardées, dans une société infiniment plus égalitaire que l’Inde. »

En 2009, ce pays avait considérablement ouvert son économie depuis une vingtaine d’années. Trois ans plus tard, un autre événement charnière s’y est produit. Un épouvantable viol collectif a choqué non seulement l’Inde, mais le monde entier. « En décembre 2012, il y a eu un réveil de la conscience féministe, rappelle Guy Taillefer. Le féminisme existait, mais il y a eu comme une prise de conscience chez beaucoup de femmes, et aussi chez beaucoup d’hommes, que le patriarcat indien était d’une lourdeur abominable et qu’il fallait commencer à le changer. »

« Les filles sont de plus en plus nombreuses dans les écoles, comme ici, et les femmes ont leur place dans les médias. C’est en contradiction avec la société, qui est encore extrêmement conservatrice », ajoute l’éditorialiste du Devoir.

La classe moyenne indienne se développe, « mais pas dans le plus grand souci du bien commun », observe Guy Taillefer, qui ajoute : « Il y a en Inde une mentalité très américaine du chacun pour soi. Il y a une solidarité familiale ou clanique, mais je ne peux pas dire que j’ai vu beaucoup de solidarité communautaire ou collective. »

Nationalisme hindou

Dans ce contexte, la lutte à la pauvreté se limite souvent aux paroles et aux voeux pieux. « Je trouve que les élites politiques n’ont pas un grand souci du bien commun. Les discours sont extraordinairement démocratiques et sociaux-démocrates, mais, dans les faits, il y a énormément de choses qui restent à faire. On répète que l’Inde est un grand pays de plus d’un milliard d’individus. La démographie a le dos large. C’est désolant quand on considère que l’Inde est une démocratie et que la Chine voisine, qui n’en est pas une, présente des indices de développement humain nettement meilleurs. »

Le retour aux affaires du Parti du peuple indien (Bharatiya Janata Party, BJP), la formation de droite qui a détrôné le parti du Congrès en 2014, marquera à coup sûr un nouveau virage néolibéral. Le BJP a un fond nationaliste hindou, c’est-à-dire communautariste. « Il n’a pas changé à cet égard, mais Narendra Modi [le nouveau premier ministre] a l’intelligence politique de ne pas jouer cette corde-là », affirme Guy Taillefer. Il n’en reste pas moins que « la place de la religion », selon lui, « est encore immense ». « C’est inscrit dans la culture. L’hindouisme est encore un ciment extraordinaire. »

Heureusement, il n’y a pas eu de graves violences intercommunautaires récemment. Celles de 1992 et de 2002, entre hindous et musulmans, demeurent « des références historiques extrêmement importantes. C’est marqué au fer rouge », conclut Guy Taillefer.

L’Inde dans tous ses états

Guy Taillefer
Presses de l’Université de Montréal
Montréal, 2015, 292 pages
«Je trouve que les élites politiques n’ont pas un grand souci du bien commun. Les discours sont extraordinairement démocratiques et sociaux-démocrates, mais, dans les faits, il y a énormément de choses qui restent à faire. On répète que l’Inde est un grand pays de plus d’un milliard d’individus. La démographie a le dos large. C’est désolant quand on considère que l’Inde est une démocratie et que la Chine voisine, qui n’en est pas une, présente des indices de développement humain nettement meilleurs.»

Le journaliste globe-trotter, Guy Taillefer, aujourd’hui éditorialiste au Devoir

Photo: Sylvie Pepin
2 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 13 octobre 2015 05 h 08

    La plus chaleureuse et cordiale bienvenue...

    ...à votre dernier-né, monsieur Taillefer.
    Très enrichissant article que celui de monsieur Lévesque. De ses propos et analyse émerge ce que je soupçonne être aussi, monsieur Taillefer, votre profond humanisme. Un humanisme ouvert sur le monde; nourri par une foi dans l'être humain. Et ce, nonobstant...
    Mes respects et meilleurs voeux de succès à votre ouvrage.
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

  • Denis Paquette - Abonné 13 octobre 2015 12 h 45

    Des consommateurs accros

    La premiere étape du développement économique est presque toujours terrible car elle est le produit de spéculateurs qui souvent se foutent totalement de l'environnement, les gens qui vont y travailler en reviennent presque toujours malades, maintenant que la Chine a compris qu'elle en ferait les frais pendant des années, c'est maintenant au tour de l'Inde, des usines mal construites, a la va vite, et qui s'écroulent tuant des centaines de travailleurs, des cliniques qui font du trafic d'organes et ce sans compter tous les gens dont leur vie est hypotéquée, tous ca pour servir un marché qui n'a ne s'arrête jamais, je pourrais maintenant vous parlez de ces consommateurs accros, mais ce sera pour autre fois