Le quotidien de Mathieu K. Blais

On croirait la poésie de plus en plus en proie à la tyrannie du présent, emportée par l’immédiateté des médias sociaux, confinée à traduire la fulgurance des événements les plus banals d’un quotidien qu’on croirait sans valeur. Mathieu K. Blais n’y échappe pas, bien au contraire, et c’est bellement qu’il y consacre son Tabloïd. Encore là, effet de mode (?), la liste impose sa loi, alors que chaque poème commence par l’expression « chaque matin ». On saisit donc, dès le premier mot, ce qu’il en sera de ces textes qui traduisent l’éveil éprouvant d’un « je », car : « chaque matin le beurre de peanuts / contient des scènes de violence. »

Il est permis de ne pas aimer ces courts-circuits au coeur de la poésie, mais j’aime plutôt quand c’est bien fait et pertinent, comme dans ce recueil qui se colletaille avec des agressions réitérées, rappelées ad nauseam dans les journaux livrés par abonnement, victimes que nous sommes de ce besoin incessant de renseignements, de mises à jour.

Et voici qu’« on cherche quelque chose / de mémorable à dire », alors que, lancinante, la redite, le malheur, l’ennui même viennent frapper le coeur perclus d’une sourde fatigue d’être. C’est ultra, archi, complètement déprimant, mais d’une telle lucidité qu’on en reste un peu pantois, racornis que nous sommes dans nos émerveillements et nos naïvetés. La fulgurance de ces poèmes s’impose à chaque page, nous rappelant avec éloquence notre précarité de vivants aux prises avec l’espace-temps, emportés par le vif d’une répétition qui charrie sa part narcotique d’aveuglement.

Journal du jour

L’auteur nous le rappelle : « les lundis soirs / sont des choses qui arrivent / comme une balle perdue entre les deux yeux / victimes collatérales sur fauteuils inclinables. » C’est toujours ainsi, l’image venant du concret, qui dévie, qui s’enfle des allusives cruautés de la pensée, des petites misères de la répétition. Nous sommes alors sidérés, envoûtés par cette violence, muette presque, du petit jour qui jette sa lumière sur la petite vie qui va, quand l’auteur s’englue dans la rechute itérative d’un ennui si profond que toujours le jour se lève, létal et dormant, sur un soleil de traîne, sur des heures numérotées. « Chaque matin la fin du monde / étale des paysages soulagés de nous / réceptionnistes et suicidaires / parmi les espèces disparues. »

Ce très fort recueil coup de poing est réservé à celles et ceux qui ont besoin d’être brusqués, remis sur les rails pour se réveiller d’une torpeur des sentiments, pour se révolter contre le pareil au même. « Chaque matin quand on aura / désossé la bibliothèque / il résistera deux ou trois mots brûlés / collés au fond de ce poème / aussi sauvage et sincère / qu’une envie de pisser. » Voici l’amorce d’une oeuvre qu’on espère aussi forte dans l’avenir, parce que déjà, son auteur a ce talent rare de prendre le lecteur à bras-le-corps et de le bousculer.

Tabloïd

Mathieu K. Blais, Le Quartanier, Montréal, 2015, 114 pages