Derby littéraire

Gabriel Marcoux-Chabot fait preuve d’originalité dans son deuxième roman en mélangeant trois voix narratives bien distinctes.
Photo: Étienne Boucher Gabriel Marcoux-Chabot fait preuve d’originalité dans son deuxième roman en mélangeant trois voix narratives bien distinctes.

Le mythe de l’homme fort persiste. Aux noms de Jos Montferrand, de Louis Cyr et d’Ésimésac Gélinas, il faudra peut-être ajouter celui de Joselito Goulet à « l’arbre légendaire des hommes forts et des géants, titans, escogriffes et grands calâbres » de par chez nous.

Orphelin d’origine chilienne adopté par un couple d’agriculteurs de Saint-Nérée, dans Bellechasse, le « petit » Joselito sera vite surnommé « Tasderoches » en raison de son gabarit hors de l’ordinaire.

Avec une truculence rabelaisienne, un brin de fantastique et de longs dialogues écrits dans un joual qui en rend la lecture parfois ardue, Tas-d’roches, le 2e roman de Gabriel Marcoux-Chabot, est la chronique de jeunesse magnifiée d’une sorte de géant local, vue à travers le rétroviseur d’une Ford Tempo des années 80.

Ce paquet de muscles va connaître quelques amis fidèles à l’adolescence, qui se réunissent autour de parties de Donjons et Dragons, un jeu de rôles médiéval-fantastique créé dans les années 70. De longues soirées à lancer les dés spéciaux tout en éclusant « moult » caisses de bières en compagnie de Grand Dan, Ti-Kevin et Elmout.

Toujours vaguement insatisfait, le colosse de Saint-Nérée souhaiterait pouvoir voyager dans le temps, vivre à une époque plus noble où le courage était une vertu, se demande « à quoi ça sert d’ête gros pis fort d’un monde où y a pas moyen d’régler ses affaires autrement qu’à coups d’crosses dans l’dos pis d’règlements ».

Une nouvelle passion viendra piquer le géant de Saint-Nérée : le derby de démolition. Avec l’aide de son oncle Roland, toujours fourré dans son garage, il va pouvoir glisser « son abominable carrure » dans une Celica 1982, un « destrier » spécialement préparé pour lui permettre d’affronter son pire ennemi au Festival de la truite de Saint-Philémon.

Après quelques années à travailler comme videur dans des bars de Lévis et de Québec, Tasderoches va tomber amoureux d’une Acadienne « à gros tchul », Isabelle, qui s’exprime dans un chiac bien sonnant. Les tourtereaux vont vite racheter la ferme et la maison de ses parents, mais leur bonheur sera menacé lorsque le héros va se mettre à entendre des voix, sombrant peu à peu dans une forme de dépression.

Forme, fond et ambition

Le colosse n’hallucine pas tout à fait : il entend au-dessus de sa tête les différents narrateurs de sa propre histoire, qui finiront par s’affronter au coeur du roman. Un combat qui va culminer dans un amusant chaos typographique.

Auteur d’un premier roman il y a quelques années, qui a peu à voir avec celui-ci (Il tombe des anges, De Courberon, 2007), lui-même né à Saint-Nérée en 1982, Gabriel Marcoux-Chabot a aussi publié quelques recueils de poésie.

Son originalité tient pour l’essentiel, ici, au mélange de trois voix narratives bien distinctes, appuyées par une mise en page et des typographies différentes. Au premier plan, un narrateur qui entend rapporter les faits au mieux de ses capacités, auquel s’ajoute une fable médiévale « donjon-et-dragonnesque » et, dans les marges, une série d’incantations en innu exaltant le territoire.

Des passages en innu ? Écrire dans une langue qu’on ne parle pas soi-même ? Bravo, oui. Mais dans le cadre d’un roman qui a pour épicentre le Cinquième Rang Est à Saint-Nérée, on peine à comprendre quelle est la fonction de cette acrobatie linguistique dans le cadre du récit, sinon celle de jeter un peu de poudre aux yeux du lecteur — qui était déjà en train de se les frotter.

Il aurait pourtant suffi de donner au protagoniste des parents biologiques montagnais pour que l’artifice poétique devienne tout à coup légitime dans le cadre du roman.

Chapeau, bien sûr, pour l’audace formelle, l’hommage personnel à Saint-Nérée et le parti pris plus qu’évident pour le métissage — linguistique, littéraire et génétique. Même si l’auteur, on l’a vu, va un peu dans tous les sens et pèche par excès d’enthousiasme.

Se réclamer des plus grands faiseurs de pays et de géants (Rabelais ou Fred Pellerin) est une arme à double tranchant. Gabriel Marcoux-Chabot, même grimpé sur les épaules de sa créature, ne leur arrive pas à la cheville.

Tas-d’roches

Gabriel Marcoux-Chabot, Druide, Montréal, 2015, 520 pages