Le retour d’exil de Lise Tremblay

Sans juger, Lise Tremblay a essayé dans son récit de remonter aux sources de la folie de sa mère.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sans juger, Lise Tremblay a essayé dans son récit de remonter aux sources de la folie de sa mère.

Après 27 ans à enseigner la littérature au cégep du Vieux-Montréal, Lise Tremblay a choisi de prendre une voie de traverse il y a quelques mois. Quitter Montréal et l’enseignement, retourner dans sa région natale. Démolir son « campe » de Saint-Fulgence pour y faire construire à la place une petite maison flambant neuve où elle compte s’installer à demeure d’ici quelques semaines.

Un lieu où elle va pouvoir s’enfermer au chaud, bien calée dans la discipline de l’écriture quotidienne, au premier rang du spectacle des saisons.

Huit ans après son dernier livre, Chemin Saint-Paul met face à face la mort de son père, survenue il y a quelques années, et la tragédie existentielle de sa mère. La mise à nu de la folie de cette femme et sa mort symbolique, d’une certaine façon.

Chemin Saint-Paul est un récit au « je », « terriblement impudique », une histoire personnelle que Tremblay a choisi de raconter à sa manière. « Ce n’est pas la réalité, mais c’est ma vision des choses. Ma position par rapport à la vie. Et ça, c’est réel dans la mesure où c’est ma pensée à moi, l’histoire de mon père et de ma mère racontée à travers ma propre vision », explique-t-elle avec cet accent du Saguenay qu’elle a su conserver.

« Peut-être que j’ai tout faux, ajoute-t-elle, mais ce n’est pas ce qui compte vraiment. C’est ce que le récit a fait de moi qui est important. »

 

De l’autre côté

« Ma mère, elle était folle à lier, mais c’était une personne très intelligente aussi. C’était une vraie force. » Une femme atteinte d’une folie jamais nommée par personne, jamais soignée non plus, que la mort de son mari a fait éclater et qui tout à coup n’a plus connu de balises. « C’était quelqu’un qui passait sa journée à écouter Radio-Canada, à lire le journal et à commenter l’actualité. Et qui du jour au lendemain arrête tout ça et me demande pourquoi je ne la tue pas. Pendant des années, ma mère a beaucoup lutté contre sa folie. Et puis là, elle s’est laissée aller. J’aimais bien mieux la voir folle pis en colère… »

De cette femme toujours vivante — mais qui n’est « plus là », précise Lise Tremblay, « elle est devenue une morte-vivante, et c’est d’une tristesse infinie » —, les lecteurs pourront trouver la trace, surtout symbolique, ici et là dans l’oeuvre de l’écrivaine née à Chicoutimi en 1957, de La danse juive (Leméac, Prix du Gouverneur général 1999) à La soeur de Judith (Boréal, 2007).

Sans juger, Lise Tremblay a essayé dans ce récit de remonter aux sources de la folie de cette femme qui a un peu malgré elle mis au monde cinq enfants et qui les a élevés dans la terreur, visant le coeur de l’univers de violence et d’insatisfaction d’où elle est sortie. Remontant jusqu’à cette « petite maison en bardeaux » où sa mère est née, dans un rang du nord de Chicoutimi, d’où l’écrivaine rapporte des images terribles. « Des destins de femme comme ça, il y en a plein au Québec », estime Lise Tremblay.

Avec le temps — avec les livres qu’elle a écrits et les heures de thérapie —, l’écrivaine s’est sentie capable d’affronter cette histoire familiale. Mais la fuite a longtemps été la meilleure solution. « Contre la folie, je ne crois qu’à l’exil », écrit-elle d’ailleurs quelque part dans Chemin Saint-Paul.

« Je me suis sentie forcée à l’exil, oui, mais ce n’est pas juste à cause de ma famille, confie l’écrivaine. Les vrais écrivains sont tous des exilésd’une certaine façon. Je suis sûre de ça. »

« Un peu à la manière de certains personnages de Victor-Lévy Beaulieu qui disent qu’ils ne sont pas “de ce côté-ci des choses”, tiens. Je pense que l’exil, c’est aussi ça. T’es d’un bord ou de l’autre. Et être écrivain, c’est être de l’autre côté des choses. » Et que trouve-t-on de ce côté-là ? Beaucoup de solitude, croit-elle, et des visions du monde.

« J’aimerais ça être ben normale, dit-elle en riant. Mais je ne suis pas capable. » Pas capable de ne pas penser, de ne pas écouter ce que les gens lui disent. Incapable de ne pas « accrocher » sur un mot ou sur un autre, de vivre longtemps en dehors du langage.

Choisir son camp

Si son rapport à l’écriture a été vécu pendant des années comme une sorte de douce malédiction, qui se confondait un peu avec le geste de respirer, Lise Tremblay en identifie toutefois l’acte fondateur. À l’âge de 10 ans, elle a fait le choix conscient d’être du côté du chemin Saint-Paul, là où habitait la famille paternelle.

« J’ai dit non », se rappelle-t-elle encore aujourd’hui. Sans le savoir, c’est en réalité le chemin de l’exil qu’elle empruntait. Tandis que chacun des mots de tous les livres lus ou écrits l’éloignait de sa mère, de ses crises de colère, des injures, des douleurs et de la honte.

Récit bicéphale, tiraillé entre le portrait de ses deux parents, Chemin Saint-Paul comprend aussi le récit de la mort de son père, personnage beaucoup plus lumineux, frappé d’une récidive de cancer qu’il refusera de combattre par la chimiothérapie. Elle écrit : « J’allais rencontrer un homme que je croyais connaître mais dont j’ignorais tout. » Une période hors du temps pendant laquelle elle l’a accompagné jusqu’au bout.

Un homme simple et très drôle, se souvient-elle, qui n’avait jamais mis les pieds à l’hôpital avant d’être atteint d’un cancer. « Il n’a jamais été vieux, mon père. Et si j’avais à m’en choisir un, je reprendrais le même », confie-t-elle avec émotion.

« Au fond, les gens, ils meurent comme ils sont. » Alors que pour sa mère, qu’il s’agisse de la vie ou de la mort, tout est un drame. « Elle a toujours été dans le drame. »

Et c’est parce qu’elle était hantée par la tragédie de cette existence vécue à reculons, croit-elle, que Lise Tremblay est devenue écrivaine. Un destin qu’à l’aube de la soixantaine, elle arrive pour sa part à assumer de mieux en mieux. Au bout d’un long chemin vers soi.

Je ne serais jamais comme eux, jamais comme ceux de la maison en bardeaux. Je serais du côté de ceux du chemin Saint-Paul, de Connie Francis et des pas de bossanova que l’on apprend en buvant de grands verres de liqueur aux fraises. Je m’y suis tenue

Chemin Saint-Paul

Lise Tremblay, Boréal, Montréal, 2015, 112 pages