Les djihadistes de chez nous

Qu’est-ce qui a bien pu pousser le jeune Québécois Martin Couture-Rouleau à se convertir à l’islam, à en devenir un militant radical et à tuer, en 2014, à Saint-Jean-sur-Richelieu, le militaire Patrice Vincent ? Ses déboires de père éconduit par sa conjointe et de petit entrepreneur ne suffisent pas à expliquer pourquoi il a voulu venger le groupe armé État islamique, combattu par le Canada. Sa foi aveugle appartient à un vrai mystère international.

Dans Djihad.ca, le journaliste Fabrice de Pierrebourg, assisté de son collègue Vincent Larouche, perce ce mystère en soulignant qu’Internet n’est pas « le grand responsable de la radicalisation ». Selon lui, derrière le Web et le prosélytisme auprès de détenus dans les prisons, il y a le salafisme, doctrine réformiste qui prétend préconiser un retour aux valeurs premières de l’islam.

Cette explication si raisonnable incite à penser que le vide spirituel créé par l’affaissement du christianisme en Occident permet à un intégrisme islamique hostile aux valeurs de nos sociétés d’influencer les musulmans modérés et même les Occidentaux désenchantés. Interviewé en Libye par Pierrebourg, Omar Bakri, l’un des maîtres du salafisme, méprise d’ailleurs énormément les musulmans dits modérés, qui, pour lui, « se laissent dissoudre » dans la culture occidentale comme du chocolat.

Le désir du paradis

Pas étonnant que l’endoctrinement salafiste exclut la nuance et le doute propres à l’art et à la littérature. Comme l’enquête menée par le journaliste le signale, nombre de militants ont une formation en sciences exactes plutôt qu’en sciences sociales et on les caractérise autant par l’effacement que par la candeur, sans oublier le narcissisme caché qui les tenaille.

En relatant des anecdotes percutantes au sujet de Michael Zehaf-Bibeau, responsable de l’attentat meurtrier d’Ottawa en 2014, ou encore de Saïd Namouh, le terroriste de Maskinongé qui rêvait de « mourir en martyr » dans une voiture bourrée d’explosifs, Pierrebourg touche au secret de l’islamisme radical. Ce courant de pensée a élevé le terrorisme au rang d’une mystique. Le mépris de la vie terrestre s’y accompagne du vif désir, dans l’immédiat et de manière héroïque, d’atteindre le paradis.

Malgré un aspect très traditionnel, cette mystique, dont l’organisation des adeptes est aussi bien extrêmement changeante qu’étrangère à toute règle internationale, a un côté inédit. Aussi Pierrebourg cite-t-il le mot de Bakri : « La terreur est le langage du XXIe siècle. Si je veux quelque chose, je vous terrorise afin de l’obtenir. »

Il y a plus. La Turquie, porte d’entrée des djihadistes qui vont renforcer État islamique, ferme les yeux, car le renversement du régime syrien de Bachar al-Assad est dans son intérêt. Si folle soit-elle, la mystique salafiste a une indéniable portée géopolitique concrète.

Qui aurait cru qu’André Poulin, petit employé de Walmart, en quête d’identité dans sa ville perdue du Nord-Est ontarien, se transformerait en tête d’affiche du djihad ?

Djihad.ca. Loups solitaires, cellules dormantes et combattants

Fabrice de Pierrebourg avec la collaboration de Vincent Larouche, La Presse, Montréal, 2015, 304 pages