«Boussole»: le livre des livres

Le centre-ville de Beyrouth
Photo: iStock Le centre-ville de Beyrouth
« La bibliographie de Boussole représente trois à quatre cents livres et quelques centaines d’articles scientifiques », déclare Mathias Enard en entretien, commentant les cinq années d’écriture qu’il a consacrées à ce roman.
 

Boussole est un grand ouvrage d’érudition, synthétique et foisonnant, basé sur la géographie et l’histoire. Tous les rapports de l’Occident et de l’Orient semblent y converger. Ancré à Vienne, sis dans la durée d’une nuit, un souffle puissant y orchestre les pensées de Franz, musicologue. Ce qui le préoccupe est le monde présent : nos rapports chaotiques d’Occidentaux avec l’Orient.

Boussole est un grand roman. Autour d’interpolations savantes et de collages narratifs par vastes pans, Franz et Sarah, personnages fictifs, y nouent une longue relation amoureuse, traversée par les épisodes de leurs rencontres avec d’autres figures inventées. Chacun est le prétexte à ouvrir un tiroir de culture, de politique et d’humanité.

Ce trésor d’un cerveau à l’occidentale, incarné par Franz, réunit les ambiances chaudes des Mille et une nuits et l’épopée. Sur le mode légendaire, le récit se développe, nourri d’histoire récente, issue du XIXe siècle surtout, et ne s’interdit pas de remonter à l’Antiquité. Elle s’y enchaîne comme un véritable programme d’ordinateur. Il force ainsi l’admiration, cet ouvrage hyperbolique, argumentatif, imprévisible. De quoi alimenter maintes nuits blanches en lecture.

On s’y déplace avec Franz et Sarah, notamment par leurs lettres, entre la pointe de l’Andalousie jusqu’aux confins de l’Himalaya et de l’Inde orientale. Sans quitter Vienne, on s’y arrête longuement en Syrie et en Iran, pour y lire l’histoire des peuples, de leurs révolutions et de leurs guerres, jusqu’à ce qui nous préoccupe aveuglément, les ravages d’EI.

La culture, pas la guerre

La proposition générale est fascinante : Vienne, dite la porte de l’Orient, symbolise les échanges millénaires entre écrivains, musiciens, artistes en tous genres, voyageurs et autres, qui ont inventé l’Orient et ses fastes lascifs, rythmés, exotiques, et ces cultures anciennes. Moeurs, langues, rêves, tout cela a voyagé, doublant de nombreuses entreprises militaires. À bien y regarder avec Enard, les frontières se sont souvent dissoutes, mais les conquêtes des uns ne coïncident pas avec celles des autres.

De Balzac à Rimbaud, de Flaubert à Delacroix et Baudelaire, de Beethoven à Chopin, d’Hofmannsthal à Strauss, de Verdi à Mahler, les orientalistes ont nourri l’idée du mystère oriental, de son foisonnement obscur et menaçant. Inversement, ce qu’on sait moins, c’est que les Orientaux ont trouvé leurs modèles chez ces créateurs.

« L’Orient est une construction imaginale, un ensemble de représentations dans lequel chacun, où qu’il se trouve, puise à l’envi. Il est naïf de croire, poursuivait Sarah à haute voix, que ce coffre à images orientales est aujourd’hui spécifique à l’Europe. Non. Ces images, cette malle aux trésors, sont accessibles à tous, et tous y ajoutent, au gré des productions culturelles, de nouvelles vignettes, de nouveaux portraits, de nouvelles musiques. Des Algériens, des Syriens, des Libanais, des Iraniens, des Indiens, des Chinois puisent à leur tour dans ce bahut de voyage, dans cet imaginaire. »

Plus universellement, écrit-il du couple de Franz et Sarah, comme de l’Orient et de l’Occident, « l’exploration d’autrui ouvre les remparts de soi ».

Moments magiques et terrifiants

Sa nuit à Palmyre est magnifique. Écrites avant qu’on y mine et détruise ses temples, déjà très pillés, ces pages, une vingtaine, livrent une expérience du même et de l’autre qui forme en soi une allégorie de l’amour : « […] on dormait pour ainsi dire au milieu des ruines, la tête dans les étoiles et les rêves anciens, bercé par les conversations de Baalshamin, dieu du soleil et de la rosée, avec Ishtar la déesse au lion. Ici régnait Tammuz, l’Adonis des Grecs, que chantait Badr Shakir Sayyab l’Irakien dans ses poèmes ; on s’attendait à voir l’oasis se couvrir d’anémones rouges, nées du sang de ce mortel dont le seul crime fut de trop passionner les déesses. »

Mais les hommes sont fous. Les premiers Européens orientalistes, au nom du Christ ou pour d’autres conquêtes, ont pillé Constantinople, brûlé Antioche et Jérusalem. De l’humour, il en faut pour noter que les califes des soudards égorgeurs d’État islamique manqueront d’autorité pour diriger ces troupes. Daesh n’est pas né d’aujourd’hui, et Enard ramène avec force ces guerriers haineux de l’Occident, qui sont partis activer leur barbarie. L’Occident génère son propre venin, qui suit ces appels de l’Orient où l’histoire s’accélère. C’est une des idées marquantes, bien documentée, du roman.

L’écrivain a expliqué que chaque page pouvait être lue en quatre-vingt-dix secondes, soit au total le temps d’une nuit. Travail de compositeur. L’impression est tout autre. De l’immensité. De la nuit du fond des âges. De l’enchevêtrement humain.

Boussole est une somme phénoménale, et, à bien y penser, la pièce d’un retour d’Orient vers les racines, comme ont pu le vivre les croisés. Il sera intéressant de voir si Enard, pour ce livre de paix militante comme pour la progression de ses romans entre eux, décroche la reconnaissance qu’il mérite.

Né en 1972 à Niort, entre La Rochelle et Poitiers, Mathias Enard est un passionné de cultures orientales. Rien ne l’y destinait. Traducteur de l’arabe et du persan, de ces littératures dont il a absorbé maints rythmes, savoirs, récits, ambiances et images, il a signé en 2003 La perfection du tir, puis Zone en 2008 (prix Décembre et prix du Livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants en 2010 (prix Goncourt des lycéens) et Rue des voleurs en 2012. Tous ses livres se croisent et se répondent. Boussole est son sixième roman.

Mathias Enard

Les circonstances de l’actualité internationale ont-elles motivé l’écriture de ce roman?

L’actualité internationale (et surtout la guerre en Syrie) a accompagné l’écriture du livre ; c’est le grondement de ces flammes, lointaines et omniprésentes, qui en est une partie de la bande-son, les images de ces massacres qui sont l’horizon du roman. Elles y sont sans y être — on les devine au loin comme une tristesse, une menace.

Votre vision de l’orientalisme s’est-elle transformée durant et après l’écriture de votre livre? Quelle est-elle aujourd’hui?

Ma vision de l’orientalisme a évidemment évolué au fil de l’écriture du livre — j’en ai découvert et approfondi l’immense diversité. Non seulement selon les disciplines et les motivations (voyageurs, peintres, musiciens, savants…), mais aussi (et c’est là que l’orientalisme dit aussi quelque chose de l’Europe) selon les pays — l’orientalisme allemand, par exemple, n’est pas lié à la colonisation ; pour les orientalistes allemands, l’Orient c’est l’origine, les origines, l’absolu, un absolu que cherchent les romantiques et les spécialistes des Écritures. Comprendre l’orientalisme dans son ensemble, c’est chercher à cerner un reflet, une image kaléidoscopique si mouvante qu’on ne la saisit jamais vraiment.

Ce roman est-il un plaidoyer?

Si ce roman est un plaidoyer, c’est un plaidoyer pour la différence — pour la passion de la différence, pour la connaissance de l’autre. C’est aussi un plaidoyer pour le savoir, pour le plaisir du texte, des textes et de la culture en général. Il y a dans ce livre un geste politique indirect mais ferme qui consiste à donner à voir tout ce que nous avons partagé, tout ce que nous avons construit en commun, les nombreux allers et retours culturels qui constituent ce voyage. Nous avons le même destin mixte que le tapis volant, cet objet cosmopolite né autant de l’imagination des orientalistes que du talent des conteurs arabes.

Mathias Enard

Né en 1972 à Niort, entre La Rochelle et Poitiers, Mathias Enard est un passionné de cultures orientales. Rien ne l’y destinait. Traducteur de l’arabe et du persan, de ces littératures dont il a absorbé maints rythmes, savoirs, récits, ambiances et images, il a signé en 2003 La perfection du tir, puis Zone en 2008 (prix Décembre et prix du Livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants en 2010 (prix Goncourt des lycéens) et Rue des voleurs en 2012. Tous ses livres se croisent et se répondent. Boussole est son sixième roman.

Boussole

Mathias Enard, Actes Sud, Arles, 2015, 384 pages