Littérature belge - Lettres du plat pays

Comme la nôtre, leur littérature a grandi dans l'ombre de celle de la France. Comme la nôtre, elle a combattu pour se distinguer, tout en restant dépendante de la France pour son rayonnement dans le monde.

C'est que la littérature belge a beaucoup en commun avec la littérature québécoise. Et ce n'est sans doute pas sans raison que deux des quatre chercheurs qui ont dirigé L'Histoire de la littérature belge, de 1830 à 2000, Michel Biron et Rainier Grutman, relèvent respectivement des universités McGill et d'Ottawa. Pour produire cette somme, qui survole les grands moments de l'histoire de la littérature au pays d'Hergé, ils se sont associés à Jean-Pierre Bertrand et Benoît Denis, deux professeurs de l'université de Liège.

Et cette histoire, elle commence en 1830, avec la création de l'État belge. Avec cette naissance survenait la nécessité de former une littérature nationale, dans un pays formé de communautés et de langues diverses et où, encore aujourd'hui, on parle français, flamand et allemand.

Par la suite, les mouvements patriotiques ont succédé à ceux voulant éliminer jusqu'à la notion d'une littérature belge francophone. Puisque cette littérature était écrite en français, disaient les partisans de ce dernier mouvement, elle faisait tout simplement partie de la littérature française, au même titre que la littérature bretonne. Un point c'est tout.

Car la culture belge a pour voisine une cousine encombrante, cette culture française qui fixe les normes de la langue et dont les Belges copieront par ailleurs abondamment les oeuvres littéraires, par le biais de la contrefaçon. Avec pour conséquence que les Belges, comme les Québécois peut-être, souffrent d'un complexe chronique d'infériorité quant à la rectitude de leur langue, bien qu'ils comptent dans leurs rangs des grammairiens de renom, dont Maurice Grévisse.

Ce complexe est causé en partie, selon Rainier Grutman, «par l'attitude mythologique qu'ont les Français quant à la clarté de langue». Dans ce contexte, c'est la France qui fixe les normes de la langue pour l'ensemble de la francophonie, et c'est un peu, poursuit Grutman, «comme si les Français étaient les propriétaires de la langue française et que le reste de la francophonie n'en était que locataire».

Michel Biron, dans un chapitre consacré à la «belgitude», cite d'ailleurs un texte intitulé Le chocolat de Trois-Rivières, écrit par le sociologue belge Claude Javeau, alors qu'il se trouvait en plein coeur de Trois-Rivières.

«Cet endroit que son inesthétique absolue situe au-delà de toute laideur, qui invoquerait plutôt un théâtre pour marionnettes, c'est pour moi l'invocation de la Belgique. La relation est évidente: de nulle part, j'invoque un autre nulle part qui est cette nation dont mes papiers officiels portent les marques.»

C'est donc dans la négativité, dans le vide et le creux, que s'inscrit l'identité belge, et à sa suite la littérature. En entrevue, Rainier Grutman ajoute d'ailleurs qu'en un sens, la littérature belge est encore plus dépendante de la France que ne l'est la littérature québécoise. Car contrairement au Québec, où l'on encense les Hubert Aquin ou les Marie Laberge qui sont presque inconnus en France, il n'existe pas d'auteurs belges reconnus dans leur pays et non en France. En fait, constate-t-on dans l'ouvrage, plusieurs auteurs belges vont jusqu'à choisir de publier leurs oeuvres majeures en France alors qu'ils conservent leurs oeuvres mineures pour le plat pays...

Il faut préciser cependant que l'ouvrage s'intéresse essentiellement à la littérature francophone de Belgique, ce qui exclut les oeuvres flamandes traduites en français.

Des chapitres y sont successivement consacrés à Hergé, à Simenon et à Brel, ces grands noms belges de la bande dessinée, de la littérature et de la chanson, ainsi qu'à la littérature du Congo, qui fut colonisé par les Belges, à la littérature des femmes et à la littérature migrante.

Selon Rainier Grutman, cette «ouverture» du livre sur des réalités minoritaires n'est pas étrangère au fait que deux des directeurs de l'ouvrage ont une expérience intime de l'Amérique du Nord.

Il faut dire aussi que les échanges culturels entre le Québec et la Belgique se sont intensifiés avec les années.

«Certains intellectuels et écrivains francophones de Belgique se sont tournés vers le Québec et ont suivi l'évolution du Parti québécois depuis 1976. Ils ont essayé de trouver là un modèle de libération, sans aller jusqu'au joual», dit-il.

Mais encore aujourd'hui, la Belgique, animée par des courants nationalistes flamand et belge, cherche son identité.

«Les Bruxellois sont ceux qui se sentent le plus belges parmi les Belges», commente Grutman.

Car la «belgitude» demeure un concept fragile, qui va jusqu'à douter de sa propre existence. En témoigne le titre évocateur d'un ouvrage récent de Patrick Roegiers, Belge vivant en France: Le Mal du pays, autobiographie de la Belgique...