Les mines, revues et corrigées

Aujourd'hui, elles ont réduit leurs activités jusqu'à ne plus être que l'ombre d'elles-mêmes. Mais les mines, notamment de cuivre, de nickel et d'or, ont été au coeur de l'histoire des colons du nord du Québec et de l'Ontario, de Sudbury à Val-d'Or, de Timmins à Rouyn-Noranda.

Dans un essai intitulé L'Histoire des mineurs du Nord ontarien et québécois, paru chez Septentrion, Guy Gaudreau, professeur à l'université Laurentienne de Sudbury, s'est intéressé à l'histoire des travailleurs miniers de cette région, au début du XXe siècle.

Et cette histoire, c'est aussi celle des premiers peuplements de l'Abitibi et du nord de l'Ontario, de l'arrivée massive d'immigrants venus d'Europe pour travailler dans les mines de cuivre ou de nickel de Sudbury, ou dans celles, aurifères, de Val-d'Or. Une histoire qui précède celle des syndicats, qui ont ensuite investi l'industrie minière.

Pour écrire cette étude, l'auteur a en effet utilisé des sources jusqu'alors non exploitées par les historiens. Ce sont les archives patronales, qui contiennent les dossiers des employés des mines. Selon Guy Gaudreau, d'ailleurs, la lecture de ces archives révèle une dimension jusqu'alors ignorée de la condition des travailleurs miniers: le goût de ces employés pour une grande mobilité et la liberté qui régissait leur lien avec leur employeur.

Gaudreau reconnaît qu'il se démarque ainsi de ces collègues historiens du travail qui avaient, croit-il, donné un crédit excessif aux organisations syndicales quant à l'amélioration des conditions des travailleurs miniers.

Selon lui, c'est aussi individuellement que ce combat s'est mené, avant même l'arrivée des syndicats dans ce secteur de l'industrie. Et en entrevue, il va jusqu'à dire que la syndicalisation a enlevé de la liberté aux travailleurs, en forçant ceux-ci, notamment par le biais des mesures d'ancienneté, à conserver un poste dont ils se seraient départis en d'autres circonstances.

«Je ne me ferai pas d'amis du côté des historiens qui ont toujours trouvé que les luttes étaient nécessaires. Je ne pense pas toujours que c'était le cas», dit-il, joint à Sudbury, concernant les combats syndicaux.

Au sujet des travailleurs miniers, Guy Gaudreau écrit dans son introduction: «S'ils agissent en véritables acteurs de l'histoire malgré leur faible statut socio-économique, ce n'est pas seulement parce qu'ils ont mené collectivement des luttes épiques pour améliorer leur sort. Bien sûr, il y eut de ces grèves difficiles, notamment à Timmins en 1912-1913, à Cobalt en 1919, à Rouyn-Noranda en 1934, à Kirkland Lake en 1941-1942, mais elles ont moins compté que tous ces départs quotidiens de travailleurs mécontents, fatigués ou déçus, que tous ces refus de travailler qui forcent les compagnies minières, privées de main-d'oeuvre d'expérience, à réembaucher, en bout de course, le même personnel congédié il y a six mois.»

Reste que, et même Guy Gaudreau le reconnaît, la syndicalisation des travailleurs miniers a contribué à améliorer leur sécurité au travail. «Les mineurs se sont battus pour cela, c'est clair», dit-il. Pourtant, à ce sujet aussi, l'auteur tient à enfoncer certains mythes. Les conditions de travail dans les mines, dit-il, ne sont pas plus dangereuses que celles des travailleurs forestiers. Et si la carrière d'un mineur se termine généralement autour de 40 ans, celle des bûcherons n'est guère plus longue.

Mais il ne faut pas s'y méprendre, «la mort rôde partout» dans ces chantiers miniers où les travailleurs doivent parfois descendre jusqu'à 3000 pieds sous terre. À Sudbury seulement, la mine a avalé quelque 800 travailleurs de 1886 à 1996.

«La mine effraie tout le monde. Et passer sous terre, écrit Gaudreau, signifie pour plusieurs devancer l'heure de sa mort.» Mais l'historien met également en lumière les conditions salariales avantageuses du travail minier, lequel attire du coup nombre d'immigrants venus d'aussi loin que de l'Europe pour faire un peu d'argent. En 1911, note l'historien, 57 % des employés des mines sont des immigrants. Italiens, Yougoslaves, Polonais et Britanniques côtoient donc les Canadiens français et anglais, tant au travail qu'au cours des grèves qui marquent les conflits. Mais dans ce dossier encore, Guy Gaudreau veut dissiper l'idée reçue qui fait inévitablement du travailleur immigrant un employé peu solidaire de ses semblables, prompt à offrir ses services comme briseur de grève.

En analysant la participation immigrante à la grève de la mine Noranda, en 1934, il constate qu'au coeur même des familles immigrantes, les travailleurs se sont divisés entre grévistes et non-grévistes, selon leurs convictions et idéologies politiques, et indépendamment de leur patrie d'origine.

Au cours de cette grève, les non-grévistes sont principalement des Canadiens ou des Anglo-Américains, bien que 40 % soient des immigrants ou des travailleurs d'origine immigrante. En fait, conclut Gaudreau, neuf grévistes sur dix affichent une origine ethnique étrangère.

Il faut dire aussi que la proportion des travailleurs immigrants dans les mines du nord du Québec et de l'Ontario a chuté de façon importante au tournant des années 30, alors que la crise économique a fait se refermer les portes jusque-là ouvertes à l'immigration et que les mines ont massivement embauché des Canadiens français et anglais devenus chômeurs.

Ce brusque revirement de l'histoire a fait se tarir les sources d'immigrants qui faisaient de cette vaste région du Nord un hameau de familles portant les noms de Bazzo, de Bergamin ou de Bragognolo. Et c'est l'épuisement des ressources naturelles qui a transformé un centre minier comme l'était Sudbury en une ville désormais maintenue par le secteur des services. Car dans cette agglomération qui comptait en 1973 pas moins de 25 000 travailleurs miniers, on ne compte plus que 6000 personnes travaillant désormais dans le ventre de la terre.