Plan Nord

Dans «Nord infini», Kathleen Winter évoque la «quête ancienne» qui l’a menée jusqu’aux latitudes septentrionales.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Dans «Nord infini», Kathleen Winter évoque la «quête ancienne» qui l’a menée jusqu’aux latitudes septentrionales.

C’est l’un des nouveaux habits du nationalisme canadien : faire acte de présence dans les territoires fragiles et convoités de l’Arctique. Mais pour plusieurs, le passage du Nord-Ouest, route maritime qui relie les océans Atlantique et Pacifique tout au nord du Canada, est avant tout « l’incarnation suprême de la destination rêvée ».

Kathleen Winter aurait sans doute continué à y rêver longtemps si elle n’avait pas eu la chance de remplacer au pied levé un ami, Noah Richler, à titre d’écrivain en résidence à bord d’une croisière dans l’Arctique entre le Groenland et le Nunavut. Encadrés par une brochette d’experts accompagnateurs (ornithologues, anthropologues, géologues ou musiciens), ces voyages sélects de deux semaines coûtent une vraie petite fortune — mais on vous promet une réduction si vous apportez votre cornemuse.

Vécu et cliché

Dans Nord infini, récit de ces deux semaines en mer né dans le confort utérin d’une petite cabine cachée dans les entrailles du navire, qu’elle partageait avec l’accompagnatrice studieuse d’un groupe de touristes japonais, Kathleen Winter évoque la « quête ancienne » qui l’a menée jusqu’à ces latitudes septentrionales.

Un récit qui se double également d’un voyage intérieur peut-être plus intéressant, dans lequel se mêlent les souvenirs de son père venu au Canada chercher la liberté qui lui faisait défaut en Angleterre, et ceux de son enfance et de sa jeunesse à Terre-Neuve, où elle est arrivée à l’âge de huit ans.

De dégustation de coeur de phoque cru en rencontres rapides et forcément superficielles avec quelques Inuits, de soirées en compagnie des autres passagers où résonnent les accords de Dark Eyed Molly en séances de contemplation solitaires, l’auteure d’Annabel (Boréal, 2012), bien consciente de son privilège, se plie surtout ici à la « puissance électrisante » de l’Arctique.

Peu à peu, les frontières du récit s’effacent tandis que se dessine sous les yeux du lecteur une géographie beaucoup plus intime. Un espace où le présent et le passé, le rêve et la réalité se confondent, où alternent les ruelles de Montréal, les rivages de Terre-Neuve ou ceux de l’île du Roi-Guillaume. Un horizon sans limites où semblent apparaître les silhouettes floues des membres de l’expédition malheureuse de John Franklin. « Même le mot “Nord”, écrit-elle, commençait à se vider de sa substance : une fois qu’on s’y trouvait, ce territoire se transformait en autre chose, impossible à nommer, se suffisant à soi-même. »

Un plan Nord qui se double d’une exploration intérieure, menant à la découverte d’un filon de vérité assaisonnée de sagesses autochtones : toute la terre est sacrée.

J’ai pensé au squelette de Franklin, aux voiles des goélettes de Sa Majesté britannique, à une vaste toundra que seuls les Inuits, les héros du calibre de Franklin ou Amundsen et une poignée de savants avaient eu l’honneur d’arpenter. Au plomb des boîtes de conserve toxiques de l’équipage de Franklin, à leurs sépultures sous-marines, à des navires perdus nommés Erebus, qui signifiait "ténèbres", et Terror, qui signifiait… J’ai repensé à mon enfance en Angleterre, bercée de récits de périples maritimes. Aux Mélis-Mélos d’Edward Lear, embarqués à bord d’une passoire sur les flots déchaînés. À la reine Victoria, à Jane Franklin, au romantisme nostalgique qui avait poussé mon père à immigrer au Canada. À tous les livres que j’avais lus au sujet de l’exploration des pôles, des hommes blancs, des femmes blanches qui ont voulu parcourir le Grand Nord canadien.

Nord infini

Kathleen Winter, traduit de l’anglais par Sophie Voillot, Boréal, Montréal, 2015, 328 pages