Madame Victoria: l’effacée

La journaliste et romancière Catherine Leroux
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir La journaliste et romancière Catherine Leroux

Madame Victoria se lit comme une série de portraits de femmes qui ont en commun le même destin : mourir dans l’anonymat. Une façon pour Catherine Leroux, avec ce troisième roman (en librairie le 29 septembre) après La marche en forêt et Le mur mitoyen (Alto, 2011 et 2013), de rendre hommage à la véritable Madame Victoria.

Été 2001. Le cadavre d’une femme est retrouvé dans un boisé adjacent à l’hôpital Royal-Victoria. Sa mort remonte à deux ans. Qui est cette femme morte dans l’anonymat que l’on désignera sous le nom de Madame Victoria ? Malgré les enquêtes, les recherches, les analyses de toutes sortes, son identité demeura un mystère.

Hiver 2011. Catherine Leroux regarde l’émission Enquête de Radio-Canada, qui consacre un reportage au cas de Madame Victoria. « J’étais enceinte à ce moment-là, précise-t-ellej’étais seule chez moi, le soir, j’étais peut-être plus sensible… Ça ne m’arrive pas souvent, mais je me souviens d’avoir pleuré en le regardant. »

Elle se passionne depuis longtemps pour les cas vécus, elle est friande de faits divers. « Au-delà des nouvelles qu’on entend, je suis toujours portée à me demander ce que ça a dû être de vivre telle ou telle situation dramatique, comment la famille de cette personne-là a pu réagir », explique l’écrivaine montréalaise dans la mi-trentaine.

Leroux s’était nourrie déjà amplement de faits divers pour son deuxième roman, Le mur mitoyen, qui met en scène quatre duos de personnages dont la vie bascule. « Mon inspiration vient de la fascination que j’ai pour la complexité, la diversité de l’expérience humaine. Et ses exceptions surtout. Ses raretés, ses extrêmes. »

 

Comme dans Columbo

Ce qui l’a particulièrement bouleversée dans l’histoire de Madame Victoria : le fait qu’une personne puisse finir sa vie d’une façon aussi silencieuse et anonyme, au milieu de la ville la plus populeuse du Québec. « Comme on le dit dans le reportage, de grands efforts ont été déployés pour découvrir qui elle était, mais on n’a toujours pas trouvé son identité. Ce que je trouve aberrant et triste, mais qui est une grande force pour l’imagination et pour le récit. »

Elle avait déjà dans l’idée de faire une série de portraits de femmes. Elle a opté pour une multiplication des points de vue, des parcours, variant les conditions sociales et même les époques, toujours en s’inspirant de la fin tragique de Madame Victoria. « Je m’amuse à comparer ça à la série Columbo à l’époque : on savait toujours qui était le meurtrier. Il n’y avait pas de suspens sur ce plan-là. Dans mon roman, c’est pareil. On sait toujours que le personnage va mourir. L’intérêt et la curiosité dans la série venaient de découvrir comment Columbo allait se rendre au meurtrier, alors que dans mon roman, ça tient à découvrir comment ma Victoria va arriver à l’hôpital Royal-Victoria. »

Chemin faisant, c’est toute la vie de chacune des Victoria qui est reconstituée, qu’elle soit journaliste, technicienne paramédicale, policière, comptable, gardienne d’enfants ou même esclave à une époque aujourd’hui révolue… Et si la plupart ont connu des épisodes particulièrement pénibles, elles semblent trouver un certain répit, pour ne pas dire une libération, en mourant.

La vérité de la fiction

Il n’était surtout pas question pour la romancière de se contenter de se plier aux faits. « La littérature pour moi a toujours été un lieu où l’imaginaire a toutes les permissions. Ce que j’aime quand j’écris et quand je lis : quand on se permet de déborder de la réalité, de prendre des libertés. Dans mon cas, ça veut dire parfois aller dans l’impossible. »

Plus le récit avance dans Madame Victoria, plus les situations flirtent avec l’improbable. Comme si, justement, l’auteure laissait de plus en plus libre cours à son imagination. Ça devient surréaliste, le surnaturel s’invite, même la science-fiction. Le tout demeure énigmatique. C’est bien l’effet que l’auteure voulait créer. « Pour moi, passer par des détours surréalistes, voire surnaturels, c’est une façon de m’approcher un peu plus du coeur de mon thème. J’ai besoin de multiplier les angles. »

Multiplier les angles. Et les personnages de tous horizons. Dans des récits tout sauf linéaires. C’est la façon de faire de Catherine Leroux, qui, avant de se lancer dans la fiction, a exercé trente-six métiers : caissière, téléphoniste, barmaid, bibliothécaire, enseignante, bergère, journaliste… Même si l’écriture était un rêve d’enfance, elle ne se sentait pas prête, pas assez mature. C’est peu après la mort, il y a une dizaine d’années, de sa grand-mère, qui lui avait fait promettre de s’y mettre, que Catherine Leroux s’est décidée. Elle se félicite d’avoir attendu : « Exercer plusieurs métiers a été la meilleure chose qui pouvait m’arriver, bien plus que de faire un doctorat en littérature. Ça m’a permis d’avoir un regard multiple sur le monde, de changer d’angle constamment. Quand on est serveuse, journaliste ou fermière, on ne voit pas le monde de la même façon. On n’a pas les mêmes besoins, ni les mêmes quêtes. »

Lorsqu’on veut s’approcher de la vérité, il faut parfois s’en éloigner : c’est ce qui la guide aujourd’hui quand elle écrit. « Ce qui m’intéressait, en l’occurrence pour ce nouveau roman, ce n’était pas seulement la véritable Madame Victoria, mais la vérité de sa solitude, de son anonymat, de sa mort. Ce n’est pas d’hier que ça touche des femmes d’ici, d’ailleurs, de tous les horizons, de toutes les cultures. »

Enfin, au-delà de la mort anonyme comme telle, il lui importait d’aborder la condition féminine sous l’angle de l’effacement. C’est-à-dire « la façon dont nos sociétés parviennent à effacer les femmes, à travers la violence, l’indifférence, à travers certaines inégalités et injustices qui continuent à exister aujourd’hui ».

Quant au sort de la véritable Madame Victoria, Catherine Leroux ose croire qu’on parviendra un jour à établir son identité. « Je ne sais pas si c’est naïf ou si c’est parce que j’ai passé tellement de temps à réfléchir à tout ça, mais ça me semble impossible qu’on n’y arrive pas. Je sais que ce n’est pas le premier cas de personne inconnue, qui demeure sans identité. Mais je continue de vouloir y croire. En ce sens, mon roman est un livre d’espoir. »

Catherine Leroux en quatre dates

1979 Naissance à Rosemère, dans la banlieue nord de Montréal

2011 Publication de son premier roman, La marche en forêt, finaliste au Prix des libraires du Québec

2014 Prix France-Québec pour Le mur mitoyen

2015 Parution en France de son roman Le mur mitoyen sous le titre Le guide des âmes perdues (Denoël)

Madame Victoria

Catherine Leroux, Alto, Québec, 2015, 208 pages, le livre sera en librairie le 29 septembre.