Doublé afghan

Terre de montagnes et de hauts plateaux forgée par les affrontements et les déchirements en tous genres, l’Afghanistan semble sous verrou, un monde frontière que tous les grands empires n’ont jamais cessé d’envahir depuis Alexandre le Grand. Inviolable barrière frôlant les sommets du monde, c’est une contrée qui se transforme souvent en tombeau pour ceux qui osent s’y attaquer…

Officiellement, la dernière guerre menée là sous l’égide de l’OTAN afin de déloger à la fois les talibans et les djihadistes de Ben Laden s’est terminée en 2014, mais des « forces spéciales » et des « sociétés militaires privées » sont toujours à l’oeuvre dans le pays de nouveau déchiré par la guérilla talibane. Deux gros romans, l’un français (Pukhtu, dans la Série noire de Gallimard), l’autre américain (La quête de Wynne, chez Gallmeister), viennent mettre en relief l’inextricable complexité de ce qui se passe dans cet enfer.

Clans et clandestins

 

Impossible de résumer la très complexe histoire mise en scène sur presque 700 pages par DOA — acronyme très français (!) pour « Dead On Arrival ». Tenant à la fois du suspens, de l’histoire et de la géopolitique, elle se déroule surtout dans les Federally Administered Tribal Areas, ces territoires chevauchant la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan, mais aussi en Afrique, en Europe et même en Amérique du Nord. Partout toutefois, le lecteur sera aux prises avec des humains dévastés par la guerre.

C’est à partir des territoires mal définis du Waziristan et du Kurram que la mouvance talibane, s’appuyant sur une multitude de petits seigneurs de guerre, a trouvé à réinvestir peu à peu le pays tout entier. Bien loin de Kaboul et d’Islamabad, on y rencontre tout autant des petits chefs de clans mangeant à tous les râteliers et s’adonnant à tous les trafics que des moudjahidine ou des « opérateurs militaires privés » lancés à leur poursuite. C’est dans cette région que la très clandestine unité paramilitaire 6N « intervient » dès le départ et se met à dos Sher Ali Khan Zadran, un riche Pachtoune plutôt indécis jusqu’à ce qu’on touche à l’honneur (pukhtu) de sa famille.

On parviendra à saisir assez rapidement que les actions menées par la bande de mercenaires — Fox, Voodoo, Viper, Ghost, Tiny et tous les autres — n’ont rien de légal. Il deviendra même évident que tout ce beau monde participe de façon plus ou moins directe à un trafic international qui réussit à nourrir les belligérants des deux côtés. DOA nous raconte tout cela dans un style d’une efficacité et d’une précision chirurgicales qui donne aux événements une dimension qu’on ne leur connaissait pas. Ouf. Vivement le deuxième tome.

Western

 

Le roman d’Aaron Gwyn est nettement plus littéraire. Écrit (et traduit) dans une langue magnifique, il y est aussi question d’honneur et d’engagement. Ici, l’action s’articule autour de deux pôles : d’une part, la passion d’un homme, Russell, pour les chevaux et, de l’autre, un ténébreux chef de guerre, le capitaine Gwynne, qui mène, à la tête d’un commando des forces spéciales, sa propre guérilla dans les hautes vallées afghanes.

Dans les faits, l’histoire a tout du western. Après que Russell eut risqué sa vie pour sauver un cheval des tirs croisés des combattants dans un petit village irakien, Gwynne le fait venir dans son fief, dans la province afghane du Nouristan. Il demande alors à Russell de dresser une bonne douzaine de chevaux pour qu’ils puissent travailler en montagne… et l’aider à poursuivre sa quête avec son unité d’élite, qui piste les trafiquants de drogue finançant la guérilla.

L’écriture est remarquable et réussit à dépeindre à la fois des lieux presque mythiques et des hommes transformés, pour ne pas dire défigurés, par l’ampleur de leur mission. Captivant.

La quête de Wynne

Aaron Gwyn, traduit de l’anglais par François Happe, Gallmeister, Paris, 2015, 306 pages

Pukhtu

DOA, Gallimard, Paris, 2015, 675 pages

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