De Saint-Denys Garneau tenté par le désert

Michel Biron, professeur de littérature et essayiste québécois
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Michel Biron, professeur de littérature et essayiste québécois

En 1938, Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943) se voit comme un « mauvais pauvre », qui, obsédé par son imposture, se dépouille même de ses os, au nom d’« une exigence verticale ». Il ne lui reste que l’épine dorsale. « Il sera réduit à ce seul tronc vertical, franchement nu ». Ce sera « sa dernière expression », la seule qui ne contient pas de mensonge. Pour écrire la première véritable biographie du poète, Michel Biron ne pouvait trouver de meilleur aiguillon.

En relatant des détails frappants, il souligne, dans l’ouvrage très révélateur, que Garneau fut extrêmement déçu de l’accueil peu enthousiaste que la critique québécoise réserva, en 1937, à son recueil Regards et jeux dans l’espace, au point de déclarer : « Je n’aime plus écrire. » Pourtant, en 1954, onze ans après sa mort prématurée, le grand critique européen Albert Béguin publia, dans la revue parisienne Esprit, un article qui témoigna d’une profonde compréhension du poète montréalais.

Jamais une voix influente du Vieux Continent n’exprimera une telle admiration pour un écrivain québécois. Béguin explique qu’il arrive à Garneau d’atteindre « à une simplicité immédiate si pure qu’elle fait songer aux ultimes poèmes de Hölderlin », ceux où « il n’y a plus que des paroles pauvres, presque nulles, d’autant plus émouvantes qu’elles ne doivent rien à l’artifice ». Il insiste sur « ce ton si rare, qu’on ne trouve que chez les plus grands, et là même de façon exceptionnelle ».
 

Soustraire, simplifier
 

Biron me précise : « Albert Béguin avait été ébloui par la force du texte Le mauvais pauvre, tiré du journal de Garneau, un des textes les plus saisissants de la littérature québécoise, dans lequel le personnage du “mauvais pauvre” a l’idée de se débarrasser de tout ce qui n’est pas lui : il ne possède rien, mais c’est encore trop, et il va donc pousser la logique de la dépossession jusqu’au bout. Il va se dépouiller de son apparence, de sa chair, de son visage pour ne garder que l’essence de l’être vivant. »

Séduit par l’élan vertical de cette purification intérieure, le biographe poursuit : « Ce texte magnifique, un étranger comme Béguin, grand lecteur de poésie moderne, a été le premier à en saisir la beauté et l’originalité. Il y a vu une démarche créatrice unique qui consiste à soustraire plutôt qu’à additionner, à simplifier plutôt qu’à amplifier. »

Garneau, arrière-petit-fils de l’écrivain et historien François-Xavier Garneau par son père et descendant de la famille seigneuriale Juchereau Duchesnay par sa mère, Hermine Prévost, s’est démarqué de la lourdeur du passé littéraire canadien-français. Dans Regards et jeux dans l’espace, le poète, né à Montréal et vivant souvent à Westmount, affirme : « Je ne suis pas bien du tout assis dans cette chaise / Et mon pire malaise est un fauteuil où l’on reste / Immanquablement je m’endors et j’y meurs. »

À Sainte-Catherine-de-Fossambault, près de Québec, autour du manoir Juchereau-Duchesnay, acquis par sa mère, il avait côtoyé un critique, son cousin éloigné par alliance, Maurice Hébert, père de la future poète et romancière Anne Hébert, descendante, elle aussi par sa mère, des seigneurs de l’endroit. Mais, comme le note Biron dans son livre, ils appartenaient, en ce qui concerne le goût littéraire, « à des mondes incompatibles ».

Le biographe trouve les formules les plus appropriées pour décrire la singularité du poète. Il estime que Garneau « s’éloigne définitivement de la versification romantique ou symboliste au profit d’une écriture à la fois plus sobre, plus dépouillée, mais en même temps plus ambitieuse, qui cherche à saisir “le mystère des choses”, la part d’infini qui s’offre au regard attentif ».

Si novatrice soit-elle, la quête poétique du jeune homme, mort à 31 ans, selon toute vraisemblance d’une crise cardiaque, s’accompagne, chez lui, d’un catholicisme très traditionnel. Le poète joint communions fréquentes, séjours à la Trappe d’Oka, lecture d’un ouvrage de spiritualité du XVe siècle, L’imitation de Jésus-Christ, à un sens aigu de la culpabilité.

L’intime, toujours

Soucieux de nuances, Biron me dit : « Au catholicisme de façade, Garneau oppose le désir d’absolu. Il n’y a aucune contradiction entre sa quête poétique et sa quête spirituelle. Dans les deux cas, il affiche la même intensité et les mêmes doutes. La poésie constitue, chez lui, une manière de transcender la réalité du monde visible. » D’ailleurs, la biographie fait ressortir un Garneau jovial, rieur, léger, blagueur, qui tranche sur le poète austère et troublé que l’oeuvre peut suggérer. La spiritualité n’étouffe pas la vie quotidienne du jeune homme.

Le drame se joue au tréfonds de sa vie intérieure. L’insuccès littéraire l’accentuera. La pratique religieuse conventionnelle, ainsi que les tentations charnelles, souvent en présence de femmes, ne touchent qu’en superficie l’être fragile et inquiet souffrant d’une lésion au coeur. L’ascèse paisible que le poète visera de plus en plus sera contre son moi abyssal, comme l’expriment déjà les beaux vers de 1936: « Ah ! dans quel désert faut-il qu’on s’en aille / Pour mourir de soi-même tranquillement ? »

Les photos de Garneau nu seul ou avec un ami également nu, prises par un autre ami, que Biron révèle dans son ouvrage en évoquant un « climat homoérotique », surprennent compte tenu de l’époque

Quoi qu’il en soit, le poète épure tellement tout amour par son désir d’absolu qu’il écrit : « Les liens de nos étreintes tombent d’eux-mêmes / et s’en vont à la dérive sur notre couche / Qui s’étend maintenant comme un désert » Biron affirme, à juste titre, que « l’expérience intime » atteint, chez Garneau, « une intensité qu’aucun écrivain canadien-francais n’avait jusque-là exprimée avec tant de force ». Mais il ne faudrait pas oublier ce qui la rend unique : son mystère.

Le mot "sexualité" était tabou pour la mère de Garneau, ce qui explique sans doute pourquoi elle arracha certaines pages du journal de son fils après

De Saint-Denys Garneau

Michel Biron, Boréal, Montréal, 2015, 456 pages

À voir en vidéo