Pensée globale

Par son approche, qui porte sur la longue durée, les interactions, les métissages, les rapports conflictuels entre les peuples et les civilisations, Serge Gruzinski montre quel rôle le passé peut jouer aujourd’hui dans un essai intitulé L’histoire, pour quoi faire ?

La démarche de l’historien spécialiste de l’Amérique latine s’inscrit dans le courant de la global history, bien en vogue dans le monde anglo-saxon depuis une trentaine d’années, mais qui gagne de plus en plus en estime dans l’univers francophone. En témoigne l’élection en 2013 au Collège de France de l’éminent historien indien Sanjay Subrahmanyam, reconnu, entre autres, pour ses travaux sur l’Empire portugais d’Asie.

C’est une histoire ouverte sur le monde qui se tient loin de l’occidentalocentrisme ou de l’européocentrisme et « l’un des plus sûrs moyens de faire dialoguer les passés de notre globe avec ses présents », affirme Gruzinski. Elle permet de se concentrer sur « les liens que des sociétés nouent entre elles, sur les articulations et les ensembles qu’elles constituent, mais aussi sur la manière dont ces agencements humains, économiques, sociaux, religieux ou politiques homogénéisent le globe ou résistent au mouvement ».

Et le « local » dans tout ça ? Il est le point de départ de toute histoire globale qui se construit autour d’un lieu ou d’un événement précis. L’historien tentera de « dégager les fils qui le rattachent aux mondes qui l’entourent », de repousser les frontières géographiques et, bien souvent, du même coup, celles de la discipline historique. L’historien du « global » ne sent pas le besoin de respecter la périodisation traditionnelle qui a toujours eu ses limites, comme le faisait d’ailleurs remarquer le médiéviste Jacques Le Goff (Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ?, Seuil, 2014).

Illusion de continuité

« À vrai dire, écrit Gruzinski, prendre le local comme point d’ancrage de la réflexion, en faire une zone d’interface privilégiée qui répond à un environnement infiniment plus vaste, variable selon les époques, le restituer dans ses rapports avec une multitude de réalités extérieures, parfois fort lointaines, n’est pas forcément dans nos habitudes ». À quoi s’ajoutent « un besoin de sécurité, une illusion de continuité et de stabilité, l’idée d’une incomparable singularité » contre lesquels l’auteur semble vouloir mettre le lecteur en garde.

Et le problème, ce n’est pas que nos sociétés souffrent d’amnésie, avance-t-il. Au contraire, « quantité de passés nous sont constamment offerts, ou assenés, sous les formes les plus diverses et les plus inattendues », que ce soit au cinéma, dans les séries télévisées ou les jeux vidéo, sans compter les mises en scène que l’on propose dans le contexte des commémorations de toutes sortes. L’approche globale fournirait des points de repère pour nous aider à y voir un peu plus clair parmi ces histoires qui passent « sous nos yeux et souvent à notre insu ».

Ce qui est certain aux yeux de l’historien, c’est que des questions ne manqueront pas de se poser devant les changements qu’apporte la mondialisation et la peur qu’elle suscite : « Que percevons-nous de l’extension continue de nos horizons de vie ? Comment apprendre à maîtriser le processus ? Doit-on craindre la mondialisation et courir se réfugier derrière des croyances identitaires aux accents patriotiques ou religieux ? Ou tirer profit du changement d’échelle et de la multiplication des mondes ? » L’histoire semble pouvoir donner des pistes de réflexion.

L’histoire, pour quoi faire?

Serge Gruzinski, Fayard, Paris, 2015, 200 pages