L’enfant sacrifiée au désir

Eva Ionesco ? C’est cette enfant au nom inventé, légué par les gens du cirque dont elle est issue. Une enfant devenue cliché, par l’objectif de sa mère, Irina Ionesco, qui s’est fait un nom et une gloriole en la photographiant, à partir de 1971 et des cinq ans de la petite, sous toutes ses coutures. Sans vergogne ni tabous. L’auteur français Simon Liberati, dans Eva (Stock), qui arrive en librairie le 18 septembre, rappelle l’enfance de celle qui est désormais sa conjointe, la faisant du coup, encore, muse et objet. Et rappelant une époque où les frontières de la morale et de l’enfance étaient autrement floues. Assez pour permettre la vie publique de celle qu’on appelait, à 13 ans, Baby Porn.

Plus russe que roumaine — pas de lien donc avec l’Eugene père du théâtre de l’absurde et de La cantatrice chauve —, elle était, la petite Eva, plus fétiche aussi qu’égérie. Elle s’est vue, toute enfant, exposée, littéralement, dans des galeries — la première fois en 1974, Galerie Nikon ; en 1977 chez LopLop, exhibée vivante demi-nue, assez pour que la police intervienne. Et dans des revues. Certaines dites honorables — Zoom Photo, Photo Revue ou Photo Reporter —, mais Eva Ionesco, prêtée par sa mère au photographe Jacques Bourboulon, fut aussi de l’édition italienne de Playboy et, « à onze ans, le plus jeune modèle nu jamais référencé du célèbre magazine de Hugh Hefner », en 1976. Suivirent, en costume d’Ève, la une de Spiegel en 1977 et celle du Penthouse espagnol en 1978. Et de nombreux livres photo, dont ceux signés par sa mère, tels Éloge à ma fille. Eva (Alice Press) ou Les immortelles (Contrejour).

Tenues extravagantes, robes signées ou de dentelles faites main, colifichets, décors surchargés tenant des chambres de curiosité et de l’esthétique des années 1970, maquillage léger ou outrageant, les clichés signés Irina Ionesco sont réellement troublants. Et seraient taxés directement aujourd’hui de pornographie infantile. Simon Liberati, Prix Femina 2011 (Jayne Mansfield 1967, Grasset), rappelle qu’on ne peut juger de notre époque, crier à rebours au scandale. On ne peut dramatiser « en jouant les moralistes à froid » sans tenir compte de l’esprit de l’époque.

Alice, Shirley Temple, Brooke Shields

 

« Au prétexte des droits de l’enfant, écrit-il dans son récit, la pédérastie était alors et depuis des années défendue par une partie de la gauche française. La faculté de Vincennes, certains journaux comme Libération ou Le Nouvel Observateur abritaient les utopies sadiques de René Schérer, de Tony Dubert ou de Guy Hocquenghem. Non loin de la galerie LopLop, les cinémas du Quartier latin diffusaient des films agrémentés de scènes pédophiles comme L’empereur Tomato Ketchup, Pink Narcissus ou Salo, de Pier Paolo Pasolini. » Travers européen, perversion culturelle ? Nenni. « Le culte que vouèrent les mères de famille du monde occidental à Shirley Temple et le désir auto-érotique qu’elles nourrissaient de voir la petite poupée de chair qu’elles avaient enfantée lui ressembler ont désorienté plus de destins qu’on ne l’imagine. À commencer par celui d’Eva Ionesco, enfant-star et inspiratrice d’une autre figure plus mineure et plus lisse du cinéma pédophile américain : la Brooke Shields du Pretty Baby de Louis Malle. » Eva sera, le chemin était tristement tout tracé, du film X Maladolescenza, tourné en Italie alors qu’elle a dix ou onze ans.

Il y avait déjà eu, bien avant, mi-1800, les photos, aussi troubles, d’un autrement connu Lewis Carroll, auteur d’Alice au pays des merveilles. Et un siècle plus tard ? Accumulons. « Il fallut Shirley Temple et la jeunesse solitaire d’Irène entourée de poupées, écrit Liberati, il fallut les femmes-enfants des années 1950-1960 et leurs soeurs dévoyées les nymphettes des années 1970, chantées par Serge Gainsbourg, dont David Hamilton donna à la même époque une version poster plus commerciale, plus floue, moins trouble, il fallut la mode rétro, il fallut la libéralité sans lendemain des moeurs des années 1970, les paradoxes anti-oedipiens et fouriéristes du second féminisme, l’expérience du vice acquise à Pigalle quand Irina Ionesco fut danseuse nue au Tabarin, l’influence sadienne de la dernière exposition surréaliste et les avancées techniques des Japonais en matière de boîtier reflex pour que ce phénomène unique qui eut pour nom Eva se produise. »

Et pour qu’un Alain Robbe-Grillet en rajoute, sans vergogne, écrivant d’Eva dans Temple aux miroirs, signé avec Irina, que « si elle n’est pas sage, on l’enfermera dans l’armoire aux poupées mortes ».

 

Multiples procès

Mère et fille ont exercé « avec succès l’art du scandale et l’allégorie macabre entre 1971 et 1977 ». Pendant sept ans, une fois semaine, la mère photographiait sa fille, toute la soirée durant. « Des milliers de photographies, souvent pictorialistes, mais parfois brutalement pornographiques, sortirent de ces heures passées ensemble. » Autant de pièces à conviction qui serviront à Eva lors des deux procès qu’elle fit à sa mère, et qu’elle remporta finalement… en mai dernier. La Cour a considéré qu’Eva n’avait pu donner un consentement éclairé sur l’utilisation des photographies prises par sa mère ; et que les images, peu importe leur qualité artistique, ne peuvent être que dégradantes. La brigade des mineurs a fini par saisir tous les négatifs, qui risquent, publiés ou non, peu importe les volontés de la mère ou de la fille, d’être détruits.

Autre procès : en août dernier, alors que les envois de livres pour la rentrée littéraire étaient déjà faits, le tribunal des grandes instances de Paris a donné raison aux éditions Stock et à Simon Liberati contre Irina Ionesco, 85 ans, qui poursuivait pour atteinte à la vie privée. En 2004, la photographe avait signé un roman fortement autobiographique, L’oeil de la poupée (des Femmes), qui faisait que les détails de sa vie étaient déjà dévoilés, ce qui a influencé le jugement.

Eva, depuis, a été un peu actrice, mais surtout metteure en scène de sa propre histoire, en dirigeant au grand écran Isabelle Huppert et Denis Lavant dans My Little Princess. Elle se dit désormais réalisatrice. Et encore sujet, et encore muse.