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Au parfum de l'édition

Faut-il hausser les épaules? La concentration de l'édition continue d'aller bon train. Dans le petit monde des grands de l'édition, Hachette-Lagardère représente de plus en plus un exemple à imiter pour ceux qui pensaient d'abord le combattre.

Ainsi, Le Seuil s'est vu intégrer cette semaine à La Martinière. Les deux maisons, très importantes dans leur domaine respectif, avaient pourtant mené bataille à Bruxelles, au cours des derniers mois, contre une concentration accrue de l'édition.

Cette transaction d'importance situe le nouvel ensemble La Martinière-Le Seuil au troisième rang dans l'édition de langue française.

Avec ce rachat du Seuil, les actionnaires de La Martinière, à commencer par la famille Wertheimer, propriétaire de Chanel, mettent ainsi la main sur un solide ensemble éditorial familial fondé en 1935.

La Martinière est considéré aujourd'hui comme le premier éditeur au monde de livres illustrés, devant le géant Taschen dont il concurrence d'ailleurs directement les activités à travers son pôle allemand Knesebeck et son pôle américain Abrams. La Terre vue du ciel, un album signé Arthus-Bertrand, a été vendu à trois millions d'exemplaires à ce jour et constitue le meilleur succès commercial de La Martinière.

Le gigantisme éditorial

Sous le nom de Groupe Martinière-Le Seuil, la nouvelle entité doit en principe présenter un chiffre d'affaires combiné de 280 millions d'euros. On est encore loin des 1,2 milliard d'Hachette-Lagardère, mais il n'y a là qu'une différence de degré et non plus de pratique. Le fossé entre géants et indépendants est plus que jamais abyssal. Il faudrait pratiquer un journalisme bien obligeant pour insinuer le contraire.

En somme, au rythme où vont les choses dans l'édition française, Gallimard finira peut-être, avec ses 900 nouveautés par année, par passer pour un petit éditeur indépendant...

Le gigantisme, au nom de la «complémentarité» et de «l'économie d'échelle», devient plus que jamais la règle absolue. Tout se passe comme s'il ne suffisait plus de jouer son rôle dans l'édition, mais qu'il fallait trouver, pour justifier son existence, le moyen d'occuper l'ensemble de l'espace éditorial disponible sur le marché, du guide de voyage au roman.

En une décennie à peine, la seule production de romans, déjà jugée excessive dans les années 1990, a pratiquement doublé. Ainsi, en 1993, la France seule annonçait un peu plus de 350 nouveautés en début de saison. On en a dénombré près de 700 en septembre dernier.

À quoi cela tient-il? À une effervescence de la plume des écrivains? Il faudrait être bien naïf pour poser en termes littéraires une analyse qui s'apparente essentiellement à une entreprise de marketing. Au nom d'un marketing de la tentative, on s'autorise à inonder un marché tout en espérant que, du trop plein, surnageront quelques titres à coups d'effets médiatiques.

Dans cette course à l'industrialisation, les protocoles et les pratiques de légitimation des livres changent vite. Le style, l'originalité, l'écriture, les idées elles-mêmes s'estompent au profit de l'impression projetée à pleins écrans, du spectacle de l'image.

La concentration accélérée de l'édition est-elle vouée avant tout au culte du simple divertissement et de la consommation? Avec l'industrie du disque, l'édition est peut-être la seule, pour emprunter les mots de François Taillander, «qui s'autorise à déverser sur le marché, délibérément, une production largement supérieure à ce qu'il peut absorber; donc à vouer à la destruction presque la moitié de ce qui sort des imprimeries à sa demande».

À l'ère du commerce, le temps passe vite. Les livres aussi. Et peut-être plusieurs d'entre eux, destinés à pareille consommation rapide, n'en méritent-ils guère plus.