Essai littéraire - Un Canadien chez les décadents

Après les Lettres de Berlin (2002), voici que les Éditions Nota Bene nous offrent un autre texte oublié de l'essayiste Edmond de Nevers (1862-1906). Sous le titre À propos de culture intellectuelle, il s'agit cette fois d'une longue conférence prononcée à l'Institut canadien de Québec en avril 2003 et publiée au cours des semaines suivantes dans le journal Le Soleil, mais qui n'avait jamais été réimprimée depuis.

Avec la rigueur et l'intelligence qui caractérisent tous ses travaux de critique et d'érudition, c'est Jacques Blais (professeur à l'Université Laval) qui a mis au point et richement annoté la présente édition, à laquelle il a joint une chronologie (60 pages) et une bibliographie (50 pages) qui résument tout ce que nous savons à l'heure actuelle de cet auteur «énigmatique» et complètent ainsi la belle étude déjà ancienne de Claude Galarneau (Edmond de Nevers essayiste, P.U.L., 1960). J. Blais présente avec raison l'auteur de L'Avenir du peuple canadien-français comme un «membre de la première génération modernisante» à s'être manifestée dans la littérature québécoise au tournant du XXe siècle et — non sans une pointe d'exagération, peut-être — comme un «écrivain de la clandestinité», lui dont les idées furent certes peu conformes, sur plusieurs points, à la pensée officielle de son temps, mais qui n'en fut pas moins un personnage respecté, voire fêté par une certaine élite mondaine, comme en témoignent justement cette conférence et les nombreux autres textes du même genre que Nevers a publiés au Québec et en Nouvelle-Angleterre pendant toute sa carrière.

Le texte se divise en deux parties. La première, intitulée «Causerie décousue», est la plus intéressante. Elle consiste, de la part d'un homme qui a passé toute sa vie dans les livres, en un vibrant éloge de la lecture et des bienfaits qu'elle procure. Au nombre de ceux-ci, il y a, bien sûr, l'utilité à la fois personnelle et collective, puisque c'est d'abord par la haute culture, selon Nevers, et non par l'économie ou la politique, que la nation canadienne-française pourra assurer son avenir et sa place sur le continent. C'est là une idée qu'on trouve dans bien des discours de cette époque. Ce qu'on y trouve moins, cependant, et qui donne au texte de Nevers un ton plus personnel, c'est la célébration de la lecture comme volupté, comme pure jouissance de la beauté, c'est-à-dire comme un moyen unique de rehausser et d'humaniser l'existence, de «s'envoler sur l'aile de la pensée dans le temps et l'espace» et d'accéder à «l'ivresse des joies idéales». Un envol, une ivresse qui ont peu à voir, on en conviendra, avec la vision critique et désenchantée qui est la nôtre aujourd'hui, mais qui nous aide à comprendre, par exemple, la sensibilité et les hantises d'un Nelligan, à qui Nevers, son contemporain, ressemble par plus d'un aspect, ne serait-ce que par cette étonnante familiarité avec la littérature «moderne» de son temps.

Car le conférencier a tout lu, et l'un de ses buts est de préciser, pour le bénéfice des bons bourgeois et des dames élégantes qui composent son auditoire, ce que devrait être une «culture intellectuelle» digne de ce nom. On en retiendra surtout, parmi bien des idées convenues, certaines positions ou penchants qui singularisent assez fortement ce qu'on peut appeler la pensée littéraire de Nevers: son admiration pour le XIXe siècle, «le grand siècle de la littérature française», et en particulier pour le romantisme, qui «nous a révélé les harmonies des sphères et nous a fait voir que notre monde est un monde de beauté»; son intérêt pour les littératures étrangères et la grande connaissance qu'il en a; ou encore son amour du roman, dont on sait à quel point il pouvait avoir mauvaise presse dans les milieux bien-pensants de l'époque; or, loin de lui paraître dangereux ou condamnable, le roman forme pour Nevers la base de «la pyramide d'une excellente culture intellectuelle», car «le roman, j'entends le roman des maîtres (Daudet, Flaubert, Loti, Feuillet), s'adresse à toutes les facultés: l'imagination, la sensibilité, la curiosité aussi et le sens esthétique». L'idée qu'il se fait de la poésie le distingue également de la plupart de ses contemporains (et le rapproche, une fois encore, d'un Nelligan): «Ce qui nous charme dans les vers, ce n'est peut-être pas autant le sens des paroles que le murmure qu'elles roulent. C'est cette incantation mystérieuse, ce chant obscur qui semble nous arriver de derrière les mots et de bien plus loin qu'eux.»

Pour les instruire et les divertir, le conférencier présente alors à ses compatriotes québécois — avec une grande abondance de citations, qui occupent presque à elles seules la deuxième partie de son texte — un tableau le plus complet et le plus coloré possible de la vie et de la production parisiennes de l'heure, notamment du côté de ceux qu'on appelle les «symbolistes» et les «décadents». Il en parle avec d'autant plus d'aisance que, «arrivé à Paris alors que le mouvement battait son plein, en l'automne 1890», il a lui-même fréquenté ces distillateurs de quintessence en quête d'«un frisson nouveau», «Canadien à figure pâle [...] admis dans leurs cénacles» en témoin muet de leurs élucubrations. Défilent ainsi les noms (et de longues citations) de Maeterlinck, Mallarmé («un Parnassien de second ordre» dont les poèmes tardifs sont «du pur galimatias»), Stuart Merrill, Henri de Régnier, Moréas et autres Saint-Pol-Roux le Magnifique, que Nevers ne dénonce pas comme le fait à la même époque l'abbé Camille Roy, mais qu'il considère plus ou moins comme des bêtes curieuses, amusantes mais destinées à disparaître bientôt. Cela se voit notamment dans le récit ironique qu'il fait d'une conversation de café entre poètes parisiens adeptes de la «fameuse théorie de la coloration des voyelles». Mais au moins, ces auteurs extravagants, ces modernistes enflammés, il les a lus et ne rejette pas leurs inventions du revers de la main, même si son éducation et ses goûts le portent quant à lui vers des ouvrages plus sérieux, plus édifiants ou plus faciles d'accès.

Pour notre connaissance de la pensée d'Edmond de Nevers, ce petit texte n'ajoute rien d'essentiel à ce que contiennent ses deux maîtres livres, L'Avenir du peuple canadien-français (1896, réédité en 1964 dans la collection du «Nénuphar») et L'Âme américaine (1900). Mais il en dit long sur ce qui reste à mes yeux le plus précieux, c'est-à-dire le destin d'Edmond de Nevers, son destin à la fois singulier et exemplaire d'intellectuel et d'écrivain canadien-français, qui fait de lui l'une des figures les plus attachantes et les plus pathétiques de notre histoire littéraire. Fasciné par cette «ivresse des joies idéales» que seuls pouvaient lui apporter l'art et la littérature, il a fui sa patrie et passé la plus grande partie de sa vie adulte en Europe, s'éloignant de sa religion natale, refusant la condition commune (y compris sur le plan sexuel, peut-être) et vivant en reclus parmi les livres pour s'imprégner de la grande culture de son temps; à ce titre, il serait, pour nos petits idéologues de province, l'incarnation par excellence du «colonisé» culturel. Mais en même temps, cette patrie si réfractaire à ses désirs, si peu propice à son épanouissement d'écrivain, jamais il n'a cessé de l'aimer, de s'y sentir lié par les fibres les plus profondes de son être et de nourrir pour elle les rêves les plus nobles et les plus fous. Si bien qu'ici pas plus que là-bas il n'a été tout à fait chez lui ni tout à fait en exil. Canadien parmi les décadents, décadent parmi les Canadiens.