cache information close 

Lamento contre la culture de la guerre

Reconnues pour leur engagement en faveur du pacifisme, de l'écologisme et de la justice sociale à l'échelle internationale, les éditions Écosociété ont été, au Québec, le principal lieu d'accueil des voix critiques qui se sont élevées contre la montée de la culture guerrière étasunienne depuis la tragédie du 11 septembre 2001. En Colette Beauchamp, elles ont trouvé une représentante hors pair de leur vision du monde. Écrivaine profondément engagée dont le style élégant allie l'intensité et la sensibilité, cette ex-journaliste, en effet, s'inscrit pleinement dans la mouvance de cette maison contestataire qui a bien des raisons de s'agiter par les temps qui courent.

Composé de vingt-quatre «lettres à une femme afghane» (une mère de famille de cinq enfants prénommée Shoukria, militante féministe et amie de l'auteure), Du Québec à Kaboul, qui relève à la fois de l'essai et du journal intime, se veut d'abord et avant tout un cri du coeur contre la «culture de la guerre». «Comment, se désole Beauchamp, le genre humain en est-il arrivé à se détruire et à tout détruire autour de lui sur cette planète de beauté, de richesse et d'abondance qui lui a été donnée en partage? Qu'est-ce qu'il continue de refuser de comprendre pour en être là?»

Rédigés, pour les premières d'entre elles, au plus fort des bombardements étasuniens en Afghanistan, qui ont fait au moins 5000 victimes civiles, ces lettres sont d'abord des messages de réconfort adressés à l'amie, mais elles deviennent vite des envolées à saveur lyrico-pamphlétaire dirigées contre «cette culture de la guerre, une affaire d'hommes et la pire illustration du patriarcat, [qui] met en danger plus que jamais auparavant le genre humain et la planète».

Aussi, en plus de rendre hommage à de multiples reprises aux féministes afghanes, dont elle salue la bravoure, l'audace et la générosité, et aux féministes du monde entier, solidaires les unes des autres mais malheureusement «marginalisées et tenues pour négligeables dans la grande presse», Colette Beauchamp stigmatise ces hommes de toute provenance dont la culture de violence dévaste la planète et l'humanité.

George W. Bush et Oussama ben Laden sont ainsi renvoyés dos à dos, de même que les moudjahidines et les talibans. Dans une liste des méfaits occasionnés par cette violence patriarcale, la militante énumère l'exploitation sexuelle des femmes et des enfants, le scandale des enfants-soldats, la passion pour les conflits de la presse de masse, qui «est une presse d'hommes», la bêtise de sports comme la boxe et le hockey, qui glorifient la violence, et, bien sûr, la guerre, toutes les guerres (plus particulièrement, dans ces pages, celles qui déchirent l'Afghanistan et le conflit israélo-palestinien), qui se résument à une obsession «de pouvoir, d'argent, de domination sur d'autres êtres humains».

Plaidoyer en faveur de l'abolition de toutes les armées («Aucun pays n'a besoin d'une armée. Ce dont chacun a besoin, c'est d'une défense civile non violente, d'une police et d'un système judiciaire transparents en mesure de protéger les institutions politiques, économiques et sociales, de prévenir les conflits et d'empêcher le recours à la violence quand ceux-ci surviennent»), Du Québec à Kaboul promeut aussi un exercice du pouvoir au féminin afin d'en finir avec la culture de la guerre: «Je constate aussi que dans leur militantisme, que ce soit pour la paix, les droits de la personne, l'écologie ou nombre de causes, ou dans le bénévolat dont elles tiennent les rênes à travers le monde, [les femmes] cherchent à rétablir et à mettre au premier plan les valeurs humaines, à créer des moyens de résistance et de contestation innovateurs, non violents et non hiérarchiques, qui permettent à toute personne de s'approprier la lutte.»

Pour être souvent sympathique et la plupart du temps présenté sur un ton calme, empreint d'une douceur toute féminine, ce discours n'en reste pas moins, par son manichéisme, difficile à avaler. Nul ne saurait nier, bien sûr, que la culture de la violence a été et reste plus souvent le lot des hommes que celui des femmes. Faire, cela étant, de l'appartenance à un sexe la clé explicative par excellence du rapport à la violence s'avère réducteur et, surtout, très peu mobilisateur.

«Je n'ai jamais réussi à croire à la guerre, à sa nécessité, à sa justesse, écrit Colette Beauchamp. Cribler d'autres êtres humains de métal, que ce soit avec des épées, des baïonnettes, des balles ou des bombes, s'entre-tuer pour une question de religion, d'idéologie, d'ethnie, de territoire, m'a toujours paru parfaitement barbare et contre nature.» J'adhère moi aussi, et plein d'autres hommes font de même, à cette vision des choses, et cela me choque de lire sous la plume de la militante que je suis presque une anomalie, aussi heureuse soit-elle. Ce réductionnisme féministe dans l'analyse des causes de la guerre et de la violence fait l'impasse sur trop d'autres considérations pour ne pas décevoir.

Déçoivent aussi les critiques abusivement négatives de Colette Beauchamp à l'endroit des médias. Affirmant avoir pris l'habitude, il y a une quinzaine d'années, «de ne plus suivre le détail de l'actualité d'ici ou d'ailleurs, qui est si terrifiante, puisque ce genre d'informations envahissantes me détourne de la création de ma propre vie» (cette attitude de retrait, dois-je insister là-dessus, me scandalise), l'ex-journaliste se permet néanmoins d'accuser les médias de masse de marginaliser la parole des femmes et de ne pas traiter de l'essentiel, entre autres du drame afghan. Ses pages de référence, pourtant, fourmillent de renvois à des articles parus dans ces mêmes médias! Doit-on comprendre que, comme d'autres représentants d'une certaine gauche avant elle, elle sait, grâce aux médias, ce que les médias lui cachent? Elle précisera plus loin que sa critique vise surtout les médias américains, sans cesser pour autant, ensuite, d'entretenir la confusion en parlant des «médias de masse». Sa solution pour obtenir de «vraies» informations? Consulter les sites féministes sur la Toile! À chacun sa vérité, comme on dit.

Malgré ces irritants, Du Québec à Kaboul s'impose néanmoins comme une complainte militante d'une grande sensibilité: «Shoukria, seule une révolution du coeur, entreprise à l'unisson par des millions et des millions d'hommes, de femmes et d'enfants, rendra son humanité à cette planète et viendra à bout de cette culture.» En ces temps guerriers qui plongent dans la désolation les femmes et les hommes (eh oui!) de bonne volonté, elle retentit, avec grâce, comme un cri d'alarme prenant.

louiscornellier@parroinfo.net