Roman québécois - Une petite fin du monde

«Tout ce qui passe dans la tête de mes personnages aux sentiments extrêmes, je l'ai déjà pensé: suicide, racisme, nazisme ont fait leur bout de chemin avec moi, dans la vie. J'ai détesté beaucoup de choses et de gens parce que c'est moi que je ne peux endurer. Je fais tout pour aimer la vie et les gens, mais ça ne marche pas ou pas assez», déclare Patrick Brisebois sur le site de son éditeur, L'Effet pourpre.

Sorte de Banshee des lettres québécoises, le romancier termine avec Chants pour enfants morts une trilogie dite «sinistre» commencée avec Que jeunesse trépasse (1999) et Trépanés (2000). Il pratique dans sa vie, peut-être, et dans ses romans, certainement, l'art de la mise en scène. Voit-il dans la littérature un moyen d'échapper à la fascination du néant et de la destruction? Le langage comme un lieu où peuvent se recomposer le monde et l'humain disloqué? Volontiers caustique, voire désabusé à l'égard de ses contemporains et de lui-même, l'auteur signe un roman cruel, ironique, froissé d'absurde et de provocation sur l'impasse d'une jeunesse impuissante, dépossédée, improductive.

Vieux à trente ans

«Je n'en reviens pas encore, de ma ténacité à exister, comme une écharde dans un pied, qui reste là, à jamais plantée.» Il s'appelle Isidore. «Sorte de prince charmant un peu en retard», il a trente ans. Écrivain, il est enlisé dans l'écriture d'un roman depuis plus d'un an. Trop tourné vers les filles, avalé par leur beauté. «Haut les coeurs, compagnons! Il faut tout faire pour elles.» Comme Isidore demeure «un homme marqué par quelque chose et ça se sent, ces choses-là», du coup ses amours deviennent émouvantes. Avec Fante, son ami de toujours, il se saoule la gueule, de bar en bar: «gloup-gloup! y avait décidément un pichet de trop dans cette histoire». L'hiver l'écrase et le rend fielleux et méchant avec tout le monde. Rien n'est sérieux pour lui, même pas sa propre vie. Déjà à l'âge de dix ans il ne voulait plus vivre. Dès que les feux de circulation tournaient au rouge, il s'élançait. Vieux à 30 ans, les années d'insouciance envolées, il déprime et s'abîme: «Ne restent que quelques parcelles d'étoiles filantes dans notre ciel noir, aquarelles diluées, que d'infimes braises au creux du feu qui achève. Plus rien à dire. Plus de force... plus de souffle, extinction des feux intérieurs, à minuit on réinvente l'ennui.»

Naviguant entre le burlesque et la dérision, le romancier fait de son personnage désillusionné une sorte de clown lyrique, cynique, noir, désespéré. En petit Nord-Américain gâté qui a tout cuit dans le bec, il se sent bien en conquérant, en crème de la crème de l'aboutissement de l'humanité. Toute sa joie est là, dans la décadence, dans le je-m'en-foutisme total, dans l'agonie des autres. «Qu'ils crèvent les enfants du tiers-monde, ils avaient juste à naître à la bonne place, au bon moment. Ha ha ha!»

Il ne comprend pas pourquoi les gens qui l'entourent sont si naïfs, si innocents. Pourquoi ils se laissent tondre comme des moutons toute leur vie. «Il faut savoir profiter des gens, faire son gentil, faire son mielleux, son hypocrite, et prendre tout ce qu'ils ont à nous offrir même si ce ne sera jamais suffisant. Il ne faut pas aimer son prochain, il faut s'adorer soi-même, développer le culte de soi, laisser les autres dans leurs pleurs et leurs cacas, et célébrer, glorifier notre propre personne.»

Isidore n'a pas choisi son époque. Ni la bêtise humaine qui l'accompagne. De nouveau assailli par des pensées nihilistes — «je vais te démontrer tout ce qu'il n'y a rien à vivre dans ce monde» —, il improvise sa petite fin du monde. La pratique de l'interpellation constante du lecteur cesse, des brèches s'ouvrent sur son enfance.

Liberté de ton

Une enfance blessée par la mort de sa soeur Jane mais tempérée par les 400 coups d'Isidore et de Fante durant les après-midi chaudes d'été. Après avoir transformé les terrains des voisins en champ de bataille, ils remontent sur leurs vélos et filent à vive allure cheveux au vent. Le lecteur est littéralement emporté par la rapidité de succession des phrases. «Fous cavaliers... Wagner avec nous... il nous suit... les Walkyries... Quelle journée!»

Dans une autre scène, Isidore se rend à reculons à une fête d'anniversaire. La soirée s'annonce discordante: «les nuages vronguent, les éclairs au loin luintent et le vent fouitte. Les garnouilles coassent dans le champ». Boris Vian passe. Les envolées poétiques d'Isidore, éclats de beauté, zèbrent le roman.

L'univers fantasmatique du romancier est un dédale complexe. Avec une liberté de ton et de forme déconcertante, son style direct et la verdeur de son langage, Patrick Brisebois nous offre la transcription brute d'une jeunesse qui s'époumone contre une société formatée qui offre peu d'espace à la différence, et qui refuse l'insupportable désordre du monde. Les propos sont excessifs, balancent entre les thèses nihilistes et l'idéologie néonazie, une démesure que partagera ou refusera le lecteur sans pouvoir y demeurer indifférent.

Ces enfants «morts dans leur chair d'adultes» pris dans les barbelés d'un «no future» sont-ils réels ou fantasmés? C'est de nouveau au lecteur de faire la part d'une fiction et de se laisser emporter par le héros pitoyable et parodique de Chant pour enfants morts qui choisit le rire, l'insolence, la bonne humeur, l'irrespect absolu, «toute cette part quasi indestructible de la comédie humaine qui nécessite une dissidence sans fin renouvelée», comme le suggère le romancier et essayiste français Guy Scarpetta dans son allègre plaidoyer Pour le plaisir (Gallimard).