Pamphlet - La langue comme Rivière

Magnifiquement illustré par les dessins à la fois somptueux et agressifs de Stéphane Poulin et accompagné d'un CD qui fait entendre la voix rugueuse de Mario Saint-Amand, Coup de langue appartient à un genre extrêmement rare, celui du beau livre pamphlétaire.

Précédé d'une préface quasi illisible de l'illustre Léandre Bergeron, ce poème-manifeste de Sylvain Rivière se veut une épopée de la langue française en terre d'Amérique qui emprunte aux thèses fascinantes mais douteuses de l'auteur du Dictionnaire de la langue québécoise.

Éloge du français populaire de nos pères («Cette langue crue d'analphabète / Que l'on essouche, écorce et déracine / Comme un moyenâgeux dialecte / Que la poussière débabine / Cette langue de nos nuits blanches / Et de nos mains noires / D'avoir bu la lumière du pays à faire») dont la saine évolution aurait été entravée par l'ennemi anglais (une nuance par rapport aux thèses de Bergeron), par un clergé dominateur et par des puristes rabat-joie («Cette langue qu'on alphabétise / À grands renforts de syntaxe de grammaire / De Jean-Marie Laurence et de Rolaids / Cette langue brûlante comme ulcère d'estomac»), le poème de Sylvain Rivière brille par son rythme insistant qui rappelle le Speak White de Michèle Lalonde, par sa vivacité et par sa liberté de ton («Cette langue de nos minorités d'amitiés / De nos maximes, de nos fatigues / Dépêchons[-nous] viarge de Bon Yeu / À la frencher à qui mieux mieux / Jusqu'à ce que parole s'ensuive... »).

Il reconduit, toutefois, sur le plan théorique, les erreurs déjà reprochées à Léandre Bergeron: confusion entre la langue écrite et la langue orale, qui ne sauraient se penser dans les mêmes termes, dénonciation abusive, voire gratuite du rôle joué par le clergé dans l'aventure du français en Amérique et point de vue populiste qui confond la liberté avec le laisser-aller, méprisant ainsi la nécessaire discipline scolaire et débouchant, fût-ce involontairement, sur une sorte de défense du libéralisme linguistique dont on voit mal comment il pourrait servir la cause pourtant défendue, c'est-à-dire celle de la survie et de la vie de la langue française en nos contrées.

Il ne faut donc pas prendre au pied de la lettre ce néanmoins stimulant Coup de langue.