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Essai - Un polémiste acharné, Witold Gombrowicz

Pourquoi lire Gombrowicz? Réponse dans un essai synthétique et touffu de Dominique Garand, Portrait de l'agoniste: Gombrowicz. Autour des deux points, une double intention vise l'auteur et sa posture littéraire notoire. Gombrowicz a été un pourfendeur exemplaire. Son oeuvre s'est forgée dans une prodigieuse intelligence critique, qui l'a tenu loin des siens, à les décrire d'un point de vue d'exilé et de solitaire.

«Vertigineuse et affolante déroute des signes», écrit le professeur. Lire Gombrowicz conduirait à sa propre perte. Non que la pensée n'y progresse en ordre. Mais la lutte qui s'y déploie, le combat ludique, mènerait le lecteur aux angoisses abyssales d'un sujet déchirant. Aux enjeux de la reconnaissance, dans le refus paradoxal d'être dominé, l'écrivain s'y montre un assassin souverain.

Provocateur, polémiste, poseur de pièges nihilistes et de traquenards éthiques, Gombrowicz a construit un théâtre des tourments et de l'inhumain. Son réquisitoire pour et contre la société polonaise atteint l'ampleur du procès universel. Histoire, politique, éthique, institutions, fonctions et personnes, aucun champ du social n'échappe à son ironie. La bagarre commence par la négation de l'interlocuteur, adversaire de la pensée critique de l'écrivain et son l'art: «Le critique est un ennemi, même quand il le couvre de fleurs», lance Gombrowicz, décochant une flèche parmi tant d'autres.

Seul contre tous

Rire pour jouer et jouir. Rien de plus délectable que l'intelligence caustique qui, citée par Garand, mord sans cesse la main qui tient l'oeuvre. Pour ses fuites et ses ruses, tant d'analystes ont admiré et craint les stratégies discursives de Gombrowicz. Il déstabilise, subvertit le langage, arrache les masques d'emblée; il connaît la parole contact, une sorte de capoeira du dialogue musclé.

Au pied de sa tour d'ivoire, l'agora défile. La polonaise, l'argentine, puis la française lui donnent trois actes, qui donnent leur raison d'être aux trente-cinq ans, puis vingt-quatre et encore six années passées respectivement sur ces territoires. Toujours, il y est question d'exil avec passion — près de la moitié de sa vie, toute celle de l'homme mûr —, de ces non-lieux concrets, ces niches creuses, pour qui se cambre sans cesse face à ses origines, enchaîné au référent national polonais. Sans cette attache, penser serait faux, grimace parodique et appartenance mensongère. La liberté intellectuelle, selon Gombrowicz, est à ce prix.

Garand se prend aux jeux casuistiques de son sujet. Qu'importe. La rupture choisie et l'abandon volontaire, immaturité paradoxale revendiquée par l'écrivain, ont donné une voix imposante à la littérature occidentale. Volonté de puissance, redevable au Crépuscule des idoles? Entre autres visages, à voir, dans cet essai, un Gombrowicz subversif, souvent torve, parano et paradoxal. Son tour de force serait de se faire aimer, irrésistiblement, malgré lui.