Littérature anglaise - Les métamorphoses d'Hari Kunzru

Dans la mythologie védique des cycles de Brahma, le chaos précède toute naissance. Avant tout acte de création, l'ancien monde doit être détruit, morcelé, pulvérisé. C'est l'irrévocable horizon qui traverse L'Illusionniste, premier roman d'Hari Kunzru, où se déploient métamorphoses et incarnations successives.

Né à Londres en 1969 d'un père indien et d'une mère anglaise, Hari Kunzru figurait l'an dernier parmi la cohorte des révélations littéraires de Granta — prestigieuse revue qui, dans la première édition de son «classement» des meilleurs espoirs du roman britannique, en 1982, alignait déjà Martin Amis, Salman Rushdie et Ian McEwan. Kunzru s'insère à sa façon dans une certaine «vague» cosmopolite britannique, de Hanif Kureishi à Zadie Smith, tous plus ou moins héritiers de Salman Rushdie — et sans doute ces auteurs brillants sont-ils en cela les véritables joyaux du Commonwealth.

Fruit d'une union instantanée et éphémère entre un garde-chasse anglais et une jeune Indienne — à qui on trouve un riche époux qui sera facilement convaincu que l'enfant à la peau blanche est le sien —, à quatorze ans Pran Nath sera chassé sauvagement de la maison à la mort de son «père» quand une servante qui connaît son secret révélera sa véritable identité. Nous sommes en 1918. Ce sera alors pour lui la déchéance absolue, les bas-fonds, l'exploitation sexuelle, le laminage en règle jusqu'à l'abolition de sa personnalité. Mais Pran saura lentement tirer profit de sa beauté et de la blancheur de sa peau pour s'introduire dans les cercles britanniques de Bombay. Jusqu'à ce que le destin lui permette de prendre l'identité d'un jeune Anglais «pure laine», de s'embarquer pour l'Angleterre et d'y poursuivre des études exemplaires: Chopham Hall, puis Oxford. Oxford où il tombera amoureux de la fille de son professeur d'anthropologie, qui finira par lui dire sur le ton d'un reproche: «Tu es le plus anglais de tous les gens que je connais.»

Pran cherchera à devenir plus anglais que les Anglais, un être extrêmement conventionnel, apparemment unidimensionnel, sans secrets — et c'est ce qu'il réussira à devenir aux yeux de tous. Même pour les indigènes d'une tribu isolée au cours d'un incroyable voyage scientifique au coeur de l'Afrique noire... Que ce soit Pran Nath, Rukhsana ou le beau Bobby, de Jonathan Bridgeman à l'illusionniste, chacune de ses incarnations semble apparemment l'éloigner de lui-même. «Entre deux métamorphoses, au moment précis où un personnage s'évanouit et où le suivant n'a pas encore pris possession du petit homme, l'illusionniste n'est qu'une enveloppe vide. À sa place, il n'y a rien, absolument rien.»

L'Illusionniste est un roman picaresque admirablement soutenu par la présence forte et intelligente du narrateur, par une verve satirique irrésistible qui ne se prive pas d'une critique virulente de la présence britannique au Pundjab: maharadjahs dégénérés et impuissants, officiers alcooliques, missionnaires névrosés. Les représentants de la Couronne et les potentats indiens y jouent au chat et à la souris dans une atmosphère de fin de règne au coeur d'une Inde en pleine ébullition. Personne n'échappe à l'ironie précise et intelligente de Kunzru.

À l'heure du métissage, des mouvements migratoires, qu'est-ce qui fait l'essence d'un homme? Seul compte le voyage, semble-t-il nous dire, étiquettes et destinations sont sans importance, peut-être illusoires, traçant du coup une envoûtante conception du roman et de la vie même.