Essai - Voir l'inimaginable, selon Susan Sontag

«Celui qui reste éternellement étonné devant l'existence de la dépravation, qui persiste à être déçu (ou incrédule) face aux cruautés épouvantables que les hommes sont capables d'infliger d'eux-mêmes à d'autres hommes, celui-là n'a pas atteint l'état de maturité morale et psychologique. Personne, passé un certain âge, n'a le droit à ce genre d'innocence, de superficialité, à ce degré d'ignorance ou d'amnésie.»

Comment regarder la douleur des autres? Comment recevoir ces images qui sont le fait des guerres, des génocides, des famines? Qu'est-ce qu'on y voit, au juste? Le choc ressenti au premier regard s'estompera-t-il pour faire place à l'indifférence, à la résignation? «Que faire du savoir que nous communiquent les photographies de souffrances lointaines?», demande l'intellectuelle américaine Susan Sontag, pour répondre plus loin: «Ces images ne peuvent guère faire plus que nous inviter à prêter attention, à réfléchir, à apprendre, à examiner les rationalisations par lesquelles les pouvoirs établis justifient la souffrance massive.» Ou encore: «Si nous pouvions faire quelque chose face à ce que les images montrent, nous ne nous sentirions peut-être pas aussi concernés par ces questions.»

Dans son essai Devant la douleur des autres, Susan Sontag réfléchit à notre façon de lire la souffrance et d'y réagir. Elle prend pour point de départ le texte Trois Guinées de Virginia Woolf où celle-ci livre, selon Sontag, «ses réflexions courageuses, mal accueillies, sur les racines de la guerre».

Tout comme Woolf à l'époque, Susan Sontag refuse toute forme d'aveuglement au nom, entre autres, du patriotisme. Ce patriotisme quasi obligatoire aux États-Unis depuis le 11 septembre 2001 ne l'a pas empêchée de dire qu'il a fallu du courage aux pilotes pour lancer leurs avions sur les tours jumelles, point de vue pour lequel elle fut sévèrement critiquée.

Toutefois, contrairement à l'écrivaine anglaise, Susan Sontag ne croit pas qu'on peut faire échec à la guerre de façon pacifique. Il y a des combats qui sont inévitables. Et surtout, des horreurs (Rwanda) auxquelles on tourne lâchement le dos, événements dont les photographies témoignent envers et contre tous. On va même jusqu'à se plaindre d'être «bombardés» d'images spectaculaires. Cette abondance risque-t-elle vraiment de nous insensibiliser? «Les photographies poignantes ne perdent pas fatalement leur pouvoir de choquer. Mais elles ne sont pas d'un grand secours si la tâche est de comprendre. Les récits peuvent nous amener à comprendre. Les photographies font autre chose: elles nous hantent.»

Cet essai de Sontag rappellera peut-être au lecteur qui l'a vu le documentaire Photographe de guerre, centré sur le travail de James Nachtwey. Il est difficile d'oublier comment cet homme «mitraillait» avec calme ceux qui vivaient la guerre ou la misère devant son objectif. Pourquoi si près et avec tant d'insistance? Parce que Nachtwey croit et espère toujours qu'une photo peut provoquer un changement, une prise de position, une action. Mais parce qu'il y a tant d'horreurs qui ne sont pas montrées, répond-il aussi. Sontag abonde dans ce sens: les photographes ne captent qu'une infime parcelle de réalité. Leurs clichés «ne devraient pas nous empêcher de demander quelles images, quels actes de cruauté, quelles morts ne nous sont pas montrés».

Regarder la douleur des autres, c'est faire l'expérience d'une limite. Susan Sontag insiste sur la nécessité de remiser notre compassion (qui donne trop facilement bonne conscience) pour voir ce qui nous lie à cette souffrance des autres. Il ne s'agit pas de se rendre coupable, mais d'interroger la réalité, de fournir un effort réel de compréhension. Car malgré ce que l'on veut croire, ces images ne nous permettent pas de connaître ni même d'imaginer l'horreur de la guerre. «C'est ce que chaque soldat, chaque journaliste, chaque travailleur humanitaire, chaque observateur indépendant ayant connu le feu de la guerre et eu la chance d'échapper à la mort qui frappait les autres, tout près, éprouve obstinément. Et ils ont raison.»