Littérature française - Choc dans le décor

Combien de rendez-vous manqués ont eu lieu, à Paris, sur un quai de gare! Comme dans les photo-romans, le métro attire toutes les mises en scène de suicide: le naufrage des sentiments se dénoue-t-il plus aisément dans l'anonymat d'une foule, entre les portes qui claquent et les flots de travailleurs en transhumance quotidienne? Tel est bien le sujet de Dix-neuf secondes de Pierre Charras. «C'était un rendez-vous de désamour. Un coup de foudre à l'envers. Un adieu, peut-être. Mais nous voulions rester légers, éviter la posture du drame. Alors nous avions imaginé un jeu.» Un jeu banal sans doute, un drame peut-être, mais pas un accident.

L'ouvrage connaît à Paris un beau succès de librairie. Au coeur du livre, on trouve un drame en forme de perte définitive, qui fait revoir les actes commis, interroge la mauvaise conscience, donne aux perceptions communes une portée trouble, frappe la liberté contre le destin. C'est un roman qui dit ce que chacun voudrait entendre dire après sa mort: la meilleure part des regrets.

Retrouver la mélancolie de Charras, d'un livre à l'autre, est un rendez-vous qui ne déçoit pas. Ce comédien à la plume fine de traducteur sait dire, avec toute la précision que son amour de la langue lui permet, les subtilités d'un moment ordinaire, et surtout la couleur d'une rencontre, la force d'une relation ou l'amour qui bascule. Ses observations, bien senties, touchent souvent à l'impuissance que toute décision réveille.

Si son scénario romanesque est très simple, sa langue sait faire sentir des états fugitifs, «des interludes de l'âme» qui se manifestent sous forme d'intuitions, de pressentiments et de retours en arrière. La réalité commune est revue sous l'angle de ce qui la déstabilise et fait apparaître des couches superposées de perspectives. L'analyse de la vie intérieure — ses tremblements, contradictions, peurs, excitations et lâchetés — n'invente rien à ce qui a été mille fois dit, mais replace en leur juste routine les dénuements du coeur qui flanche. La fin relève d'un scénario prévisible: ce roman à la construction soignée méritait sans doute mieux.

Chronique anglaise

L'Angleterre ferme à cinq heures. Mémoires d'outre-Manche est un petit pamphlet antianglais, souvent drôle, caricatural et bourré de clins d'oeil. Esprits profonds, s'abstenir. Amateurs de bons mots, d'anecdotes surprenantes, de paradoxes vite lancés, l'entreprise critique et jeune de Jacques A. Bertrand, un Ardéchois qui a vécu cinq ans outre-Manche, prête à sourire. Comme une chronique bien tournée, animation de la culture au quotidien.

Faits divers, témoignages personnels, raccourcis d'actualité, bons mots de journaliste ou notules sur de curieuses associations, tout sert de petit bois pour allumer un feu. Ce genre éminemment journalistique, au goût imprévisible tant la soupe est composite, n'est qu'un hors-d'oeuvre sur la psychologie des nations. Portrait en pied d'un peuple? Instantané au négatif de ses propres codes? Saisie de dilettante? Vous verrez dans l'Anglais un être typiquement désagréable, souvent complexé, enfermé dans une grandeur dont il ne lui reste que l'orgueil et des habitudes de classe moyenne.

S'attaquer aux préjugés — opinions d'une majorité qu'on qualifie d'ordinaire trop vite de silencieuse — consiste à frapper beaucoup dans le vide, et à faire mouche de temps en temps. Bertrand ferraille avec ses rêves de voyage. Manifestement, l'expérience anglaise a été exotique. Mais au chapitre de la psychologie d'un peuple, quand il décrit le moment de choc, l'impossible assimilation de l'autre auquel tout voyageur se confronte, il dit surtout que la réalité a frappé son rêve de plein fouet. Ce face à face est une farce stérile, pour qui aime avant tout le dépaysement et la déstabilisation sans guide de voyages.

À recommander, sur la psychologie d'une Anglaise, tout autre point de vue humoristique de francophone (suisse) chez Alain de Botton, The Romantic Movement (1994), qui vient de reparaître sous le titre décalé de Le Plaisir de souffrir, dans la collection «10/18».

Dix-neuf secondes

Pierre Charras -Mercure de France - Paris, 2003, 144 pages

L'Angleterre ferme à cinq heures

Mémoires d'outre-Manche

Jacques A. Bertrand

Julliard

Paris, 2003, 118 pages